Gilbert Soulet, Chef de Gare de l’Estaque 1981-1985

Gare de l'Estaque, 13016 Marseille
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Gilbert Soulet, Chef de Gare de l’Estaque 1981-1985
Arrondissement : 16ème

En 2026, un échange de mails avec Gilbert Soulet, alors âgé de 86 ans, chef de Gare à l’Estaque de 1981 à 1985, m’emmène à retranscrire ici un récit de 2009 sur le parcours de cet homme dont la vie fut marquée par deux expériences majeures : son engagement professionnel à la SNCF dont une partie à Marseille et son service militaire en Algérie entre 1960 et 1962. À travers ses souvenirs, il évoque à la fois le monde du chemin de fer, auquel il consacra une grande partie de sa carrière, et une période déterminante de l’histoire contemporaine française. Son récit capté par G.Perrier apporte un éclairage personnel sur le quotidien d’un cheminot et sur l’expérience terrible vécue par de nombreux jeunes appelés durant la guerre d’Algérie.

“Cheminot, Suppléant de Sylvie Andrieux, députée PS, né le 25 novembre 1939 à Béziers. Je suis un enfant de 1939 : mon père était parti à la guerre et je ne l’ai vu qu’après. Mes parents étaient commerçants en alimentation, dans l’Hérault. Mon père était fils de viticulteurs et les parents de ma mère tenaient une petite auberge ; son père était même de l’Assistance publique. Mes parents sont natifs de Capestang, un petit village à 15 km de Béziers. Ils étaient nés dans le même patelin, de deux familles tout à fait opposées : les parents du côté de ma mère étaient très religieux, et du côté de mon père, ils ne pouvaient pas voir les curés. Dans un village de 2 000 ou 3 000 habitants, tu imagines ce que ça donnait, surtout pour les enfants !

Comment ai-je fait ma conscience ? J’avais déjà vingt ans. J’étais rentré comme élève aux Chemins de fer, à l’exploitation ferroviaire, à dix-huit ans, et je suis malheureusement parti faire la guerre en Algérie.

J’y ai passé 27 mois de ma jeunesse, sans interruption, sauf pour trois semaines de permission. J’y suis arrivé le 11 janvier 1960, j’ai débarqué à Alger avec mes vingt ans. Je ne suis venu en permission que dix-huit mois plus tard (et c’était long), et je suis retourné là-bas avec le mal aux tripes, car je savais ce qui m’attendait, alors que la première fois, j’avais découvert l’Algérie, avec les barricades à Alger, etc.

J’en ai beaucoup souffert, et je suis revenu en mars 1962, avec le cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. Ce qui fait que, aujourd’hui, je me retrouve vice-président des Cheminots anciens combattants de Marseille. Je suis aussi adhérent de la FNACA, la Fédération nationale des anciens combattants, ici, dans le Vaucluse. Ce qui fait que j’ai une double carte, car nous avons les mêmes revendications :

la reconnaissance du 19 mars, une date qui n’est toujours pas reconnue par notre gouvernement, pas plus, d’ailleurs, que par la gauche à l’époque ; la « campagne double », qui est reconnue à d’autres, mais pas aux anciens de l’Afrique du Nord (on attend que nous soyons tous crevés pour nous accorder cette gratification). Ce qui m’a fait prendre conscience, dans ma jeunesse, c’est que je suis allé tranquillement en Algérie en me disant que l’Algérie appartenait à la France. Mais quand je suis revenu en 1962, je pensais que c’était normal que l’Algérie devienne indépendante.

Le peuple algérien (que ce soit les Pieds-noirs, s’ils avaient voulu y rester, ou les autochtones)… il y avait un million de blancs pour 8 millions de Maghrébins, Kabyles, Berbères et Algériens de souche. J’ai trouvé normale l’indépendance, j’ai trouvé normal que le pays leur appartienne.

En Algérie, qu’est-ce qui t’a frappé particulièrement ?

Ce qui m’a frappé, ça a été d’abord l’armée, où on t’élevait à la dure, en te faisant faire des pompes, avec des grossièretés. « Brigitte Bardot est une belle femme mais je suis trop con pour la baiser. » tu vois le style, la discipline (qui est la force des armées…) Et j’ai voulu faire le peloton d’élèves officiers de réserve, où nous étions élevés encore plus à la dure. Les officiers qui nous dirigeaient dans ce camp de formation étaient Pieds-noirs. Est-ce qu’ils avaient d’autres idées ? Je ne peux pas dire, mais nous étions élevés à la dure, et nous n’avions pas cette habitude. Même si je viens d’une famille où mes parents étaient très sévères, je n’avais pas connu ce genre de sévérité. Nous étions vraiment fondus dans le moule.

J’avais déjà en tête l’application du premier article qu’on enseignait à la SNCF : « Tout agent, quel que soit son grade, doit obéissance passive et immédiate aux signaux. » Nous avons été éduqués avec ça : si le signal est de couleur rouge, tu ne cherches pas à comprendre pourquoi et tu fais ce que tu dois faire, sans réfléchir.

C’est l’article 101 du règlement du titre 1 « Signaux ». Après, je l’ai enseigné aux jeunes, et je l’ai toujours gardé. Mais je te parle là de 1957, quand je suis rentré à la SNCF.

L’armée que j’ai connue en Algérie, ça a été pareil. Et puis, il y a eu les barricades à Alger, où pendant quinze jours à trois semaines, nous n’avions plus de radio, plus de courrier, plus rien du « continent » (nous disions cela, comme quand tu es en Corse), et rien de la famille. Nous nous demandions où nous étions tombés.

De là, on nous a envoyés dans les Aurès. Je suis resté quatre mois à Hussein Dey à côté d’Alger et je suis allé dans les Aurès, à Batna, et là nous fouillions toutes les Aurès et nous partions en mission. Bien sûr, il y avait des troupes plus sévères que nous, qui allaient devant, et je ne voyais pas trop ce qu’ils faisaient. Par contre, il m’est arrivé d’aller dans les mechtas et de foutre tout en l’air, de le faire bêtement, connement, parce qu’on nous avait demandé de le faire.

Il m’est arrivé aussi, une fois, de participer à un peloton d’exécution. Nous avions mis un sac sur la tête d’un rebelle qu’ils avaient attrapé et j’ai eu tellement peur (c’était la première fois que je tirais sur quelqu’un) que mon arme s’est enrayée (tant mieux) et que je n’ai pas pu tirer. Ça, je m’en rappelle comme si c’était hier.

Après, je suis resté à Batna pendant quatorze mois, puisque j’en avais déjà fait quatre à côté d’Alger. Là, je suis devenu sous-officier et je suis parti en permission. C’est quand je suis revenu qu’il y a eu continuité de l’effervescence : le FLN, des attentats des deux côtés. C’était épouvantable.

A l’intérieur du quartier Fournier, des officiers se sont rebellés contre les généraux Salan, Zeller, Jouhaud et Challe. Par mesure disciplinaire, on a envoyé ce régiment, qui était déjà semi-disciplinaire (les blindés), sur « la herse », à la frontière tunisienne, le réseau électrifié et barbelé. Là, c’était en pleine montagne, à la porte d’Aïn Zana, et nous envoyions souvent la troupe, en protection des blindés.

A un moment, je me suis trouvé à la tête d’un groupe de quatre jeunes. Nous avions traversé la herse. Le réseau barbelé s’ouvrait, il était électrifié avec des mines… pour empêcher le FLN de partir en Tunisie ou de revenir attaquer la frontière tunisienne. A côté de nous, des engins blindés de reconnaissance ; nous, nous n’avions que des half-tracks (des semi-chenillés). Il m’est donc arrivé d’aller en opération, d’être sous-officier et de prendre avec moi, exprès, deux jeunes Pieds-noirs et deux jeunes Maghrébins en leur disant : « Vous êtes Français, c’est votre terre et il faut que vous montriez votre courage, etc. » J’avais préféré les prendre, et nous étions à découvert, comme des couillons (tant pis, si nous nous faisons tuer…). Nous prenions aussi tellement de boissons pour nous ensuquer…

Et pendant l’hiver 1961-62, il y a eu énormément de neige. C’était la montagne, il n’y avait pas de ravitaillement, et il m’est arrivé d’aller, comme d’autres, là où on jetait les ordures, de reprendre le pain qui avait été jeté, et de le faire cuire pour pouvoir le manger. Il m’est arrivé aussi d’aller dans les mechtas avoisinantes, sans armes. J’avais juste mon revolver… J’amenais des conserves et eux me donnaient des poules, ou des œufs. Le sergent du peloton, c’était moi, même si on disait « maréchal des logis ». Je ressortais déjà un peu du lot, de l’ordinaire, et j’étais le chef du quatrième peloton qui assurait la protection et la défense du cantonnement. Je suis parti comme ça, et ça m’a complètement éveillé. Et de mes 27 mois, je t’en raconterais…

Tu dis que ça t’a éveillé. A quoi ?

Ça a éveillé ma conscience. Je me suis rendu compte que j’avais vingt ans, puis vingt-deux et que je ne m’étais pas rendu compte de tout ça.

J’étais loin, même du syndicalisme, même si j’avais déjà deux ans de chemin de fer. Mes parents ne m’avaient pas éduqué du tout dans ce sens. Mon père me disait toujours : « Les gens viennent au commerce, et ils payent. C’est la seule politique. » Et il ne fallait pas en faire. Tu n’avais pas le droit de critiquer tes parents ni même rien, sinon, à vingt ans, ils m’auraient foutu, comme on dit dans l’Hérault, « un aller retour ».

Donc ça m’a énormément marqué car je suis parti avec une certaine idée, et je suis revenu avec des idées que j’ai toujours conservées et que je trouve encore normales. Je ne regrette qu’une chose, c’est de voir ce qui se passe en région PACA avec la montée du front national. Ce sont des anciens d’Algérie qui, malheureusement, ont fini avec l’OAS, et toutes les exactions commises.

Il est vrai qu’un des reproches que l’on nous fait, à nous anciens combattants, c’est que nous ne voulons pas reconnaître le 19 mars puisque, entre les accords d’Evian signés le 18 mars à Evian, et le 19 mars (cessez-le-feu) et, il y a encore eu des morts, à cause du FLN qui poussait la France à partir, et l’OAS, qui ne voulait pas partir, et qui ne voulait pas s’entendre avec le FLN avant l’indépendance de l’Algérie (je crois que c’est le 5 ou le 6 juillet).

Donc, pendant cette période, il y a eu des morts, des deux côtés. Et le problème des Harkis n’a pas été résolu ; on les a mis dans des camps aussi. Les pauvres étaient considérés comme des traîtres à leur propre patrie, à leur vraie patrie, ce qui pose aussi des problèmes, y compris chez les anciens combattants, ceux qui n’ont pas le réflexe de…

Mais j’ai aussi des copains Pieds-noirs qui ont les mêmes idées que moi aujourd’hui. Malheureusement, ils sont minoritaires.

La guerre d’Algérie t’a rendu conscient.

Oui. Comme je te le disais, du fait d’être en PACA, où il y a beaucoup de Pieds-noirs, et Marignane, tout ça… nos élus ont été influencés également. Lorsqu’il s’est agi de prendre position sur le 19 mars, sous le gouvernement Jospin, Jospin disait qu’il lui fallait une majorité d’au moins 70%, pour faire appliquer cette décision. En PACA, ça a été terrible : Sylvie Andrieux, malgré mes efforts, s’est abstenue en évoquant un tas de raisons, de même que Michel Vauzelle, à cause de son électorat. Y compris dans les quartiers Nord de Marseille, chez Sylvie, il y a aussi des Pieds-noirs d’origine.

Ça, je lui en ai vraiment voulu, à Sylvie.

Sur la reconnaissance, en revanche, Frêche, à Montpellier, était contre, avec tous les Pieds-noirs qu’il a. Et ses dérapages sont connus, n’est-ce pas ? Ça fait plaisir : lui, on le vire pas du parti socialiste mais si, toi, tu franchis la ligne rose, comme ça a été mon cas, alors là ! Mais c’est comme ça. Selon que vous serez puissant ou misérable…

Malheureusement, ça s’applique.

Surtout chez nous, par bêtise.

A Marseille, ça s’est produit comme ça. Une fois, je suis allé avec elle au fort Saint-Nicolas et nous avons été très mal accueillis par ceux qui étaient contre le 19 mars. Il y avait même là une élue de Gaudin qui animait les troupes, et nous avions reçu des œufs. J’avais protégé Sylvie.

Le préfet nous attendait mais nous étions arrivés en retard car même la police avait eu du mal à nous faire passer.

Après, ils commémorent le 19 mars à l’étang de Berre. Ici, ils le font à Cavaillon. Et à Marseille, ils ne le font plus, parce que le gouvernement n’a pas obtenu 70%. Ce qui m’a fait écrire une lettre terrible à Sylvie et à Vauzelle, leur faisant remarquer qu’ils se contentent, à la Région, d’avoir 50,1% pour considérer qu’ils sont majoritaires, alors que le gouvernement demande 70% ! Nous étions quand même en 1998-99, pour te dire que la guerre d’Algérie est une épine très dure.

C’est là que j’ai fait mes premiers pas, en 1962.

Je me suis marié l’année d’après, en 1963, avec Michelle. Ça va faire 45 ans, et nous avons eu deux enfants.

En 1967, je me suis trouvé à Lodève, petite bourgade de l’Hérault de 9 000 habitants. J’y ai vécu les évènements de 1967-68, jusqu’en 1970. Ce matin, j’avais au téléphone le chirurgien dentiste qui me donnait les adresses des deux personnes que j’ai citées, qui ont conduit mes premiers pas dans les événements de 1968. Ils m’ont ouvert la porte du parti communiste. En 1969, j’ai adhéré au parti communiste.

Il y a eu la grève générale. J’ai vécu les événements, de loin. Je racontais à Gérard Filoche, dans son livre (qui va paraître cette semaine) que je recevais mes timbres par le petit train qui arrivait pour accrocher les deux wagons de marchandise (c’était une gare de marchandise qui n’existe plus aujourd’hui).

J’étais chef de gare, et je n’avais à cette époque que trois agents. J’étais le représentant de la SNCF. Mais dans une sous-préfecture de l’Hérault de 9 000 habitants, le chef de gare était quelqu’un d’important. On l’appelait pour les manifestations, le monument aux morts, ou autre.

Nous avions eu aussi, en Algérie, des jeunes de mon cantonnement qui avaient fui l’armée française et étaient partis en Tunisie. Et ils étaient partis proprement. Je veux dire par là que, dans le régiment d’à côté, il y a eu des exactions terribles. Quand ils sont partis, ils ont égorgés leurs propres copains qui dormaient avec eux.

Chez nous, la nuit de leur départ, ils avaient fait en sorte de conduire tous les engins blindés en black out, tous feux éteints, et le chef qui avait fait ça a été repris et fusillé après. Certains ont été repris et d’autres se sont échappés, entre le réseau barbelé et la Tunisie, un no man’s land, mais ils ne savaient pas qu’une armée de légionnaires les attendaient.

C’étaient des Algériens ?

Oui, c’étaient des Algériens d’origine qui désertaient l’armée française parce que c’était la fin.

A Lodève, à un marché du vendredi, j’ai retrouvé un Kabyle de Montpellier, un karateka, costaud comme moi (de mon âge), rouquin comme un vrai Kabyle. La tête qu’il a fait quand il m’a vu ! Il a cru que j’allais le dénoncer, ou un truc comme ça. Mais nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre. Et nous nous sommes revus après. Ce sont des souvenirs qui me remplissent d’émotion… C’était en 1968-69, et la guerre était finie depuis déjà cinq ou six ans.

Donc, je suis rentré au parti communiste avec le professeur Jacques Roux.

Pourquoi le parti communiste ? L’extrême gauche est active.

Pas dans les petits villages. L’extrême gauche devait sûrement exister, mais en 1968, le parti communiste était une force importante. Pourquoi ai-je choisi le PC ? Parce que c’étaient des professeurs que je connaissais, que je voyais dans les manifs, dans les réunions. J’allais beaucoup dans les réunions, et ce sont elles qui m’ont vu aller écouter dans les réunions pour faire mon éducation. Elles sont venues ensuite à la maison. C’étaient deux femmes, ce dont nous n’avions pas l’habitude, Mme Allard et Mme Ermé.

Bien sûr, nous nous sommes liés d’amitié, et j’ai fait l’école élémentaire du parti communiste (« de chacun selon ses moyens… »). J’ai grandi comme ça.

En 1970, Michelle a été nommée à l’université à Marseille, donc elle est partie à Marseille. J’avais réussi mon examen de maîtrise et j’attendais ma nomination ; j’ai donc demandé à aller à Marseille.

Le 1er mai 1971, j’ai rejoint Michelle à Marseille (elle avait fait la rentrée de 1970) : j’étais nommé au poste de commandement à Marseille, dans l’ancienne mouture ; le bâtiment a été détruit depuis et ils ont fait le fameux « camembert », la direction régionale. Ensuite, nous avons habité là, en 1975.

Comment est l’ambiance à la SNCF, quand tu arrives à Marseille ? Gilles Marcel m’en a parlé : c’était encore une organisation militaire, avec les signaux, l’obéissance absolue…

Oui, et sans chercher à comprendre. Surtout, dans notre métier d’exploitation, où tout est basé sur la sécurité ferroviaire. On le voit aujourd’hui : j’ai reçu des papiers de Veolia, les trains de fret. Ce qui s’est passé à Montauban est abominable et risque de se reproduire très souvent. En effet, on le donne au privé, qui n’a pas la formation que nous avons acquise.

Je passe du coq à l’âne. En 1981, j’ai été chef de gare à l’Estaque pendant quatre ans, et je commandais 45 cheminots. J’ai fait rentrer Guy Hermier pour la première fois – il n’avait jamais mis les pieds en gare de l’Estaque et c’est moi qui l’ai fait rentrer, au grand dam de l’entreprise, car il fallait demander une autorisation, mais je m’en foutais.

Tous les trois ans, même en tant que chef de gare à l’Estaque, nous repassions ce qu’on appelait le certificat de capacité. C’est un peu comme si on t’obligeait à repasser devant un examinateur pour voir si tu n’as pas oublié les principes de ton permis de conduire. Nous avions cette discipline, qui ne ferait pas de mal à certains.

Ça t’obligeait à reprendre les livres. Ils étaient peut-être moins sévères pour un dirigeant, mais c’est toi qui faisais passer les examens à ceux qui tenaient la sécurité. L’Estaque était une bifurcation avec la ligne qui allait sous le tunnel de la Nerthe, via Rognac et Arles, la ligne qui allait sur la Côte bleue, la ligne qui allait à Maritimes, celle qui allait à Saint-Louis Les Aygalades, Saint-Charles, la bifurcation, etc.

Ce poste de bifurcation est aujourd’hui automatisé mais, à l’époque, il y avait des leviers. Quinze agents manipulaient tout ça. Pour l’examen, ils devaient être aptes à assurer la sécurité, et c’était très sévère. Voilà pourquoi il fallait étudier ; et c’était le principe militaire.

Moi, ça ne m’a pas tellement changé. J’avais commencé comme ça en rentrant à l’exploitation ferroviaire de la SNCF. Les agents de conduite, c’est pareil, c’est très sévère pour la sécurité.

C’est ce que m’a dit Gilles, qui était agent de conduite.

Il était à la traction, alors que j’étais à l’exploitation.

Au poste de commandement, nous commandions toute la région. Je faisais partie des régulateurs de circulation : les trains les plus rapides devaient passer devant, il fallait faire garer les trains de marchandise, etc. Nous avions des crayons de couleur, avec le graphique théorique, et le graphique réel de la journée. Un incident, n’importe quoi, il fallait savoir d’où il venait…

Ensuite est venue la radio sol-train. Nous avons vécu tous les changements, et l’automatisation.

Lui, c’était différent. Sur un train, il te faut une machine, et le type dans la machine. Si c’est une machine électrique ou un diesel, il peut rouler sous une caténaire. Par contre, si tu mets une machine électrique pour la Côte bleue, le train ne pourra pas rouler. Et il te faut le mécano, qu’il soit apte, etc. C’est très complexe, et c’est pourquoi on l’appelait le poste de commandement. Gilles travaillait dans cette partie.

Le poste de commandement, c’est après l’Estaque ?

Il n’y a qu’un poste de commandement dans toute la région PACA, et il se trouvait à Saint-Charles.

En 1971, je suis arrivé au poste de commandement et j’étais ce qu’on appelle aide-permanent d’exploitation, avec le chef d’exploitation. En face de moi, il y avait les tractionnaires. Je couvrais les trains de marchandise de tel endroit à tel autre, et eux devaient les équiper d’une machine, du mécanicien, etc. Des petits papiers circulaient des uns aux autres, et quand tous les papiers nous revenaient, avec les signatures, nous pouvions les mettre en route, car tous les sacrements avaient été donnés.

De là, j’ai voulu repartir sur le terrain et c’est là que j’ai accepté d’être chef de gare à l’Estaque. J’y suis resté de mars 1981 à 1985. J’ai vécu des drames, des morts civiles, notamment des suicidés à la sortie du tunnel de la Nerthe. Le chef de gare était bien obligé d’y aller.

Le plus dramatique, c’était les cheminots. Un jour, il y avait de la « mouille », c’est-à-dire un temps pas tellement pluvieux, mais assez pour que tu glisses sur le marchepied des wagons si tu te tiens mal. C’est à partir de là que des mesures de sécurité ont été prises.

Quand un train de marchandise arrivait de Marseille, nous le coupions en deux, parce qu’il fallait aller chercher d’autres wagons et les raccorder. L’agent montait sur le marchepied du train avec le drapeau et la lanterne, selon qu’il faisait nuit, selon les manœuvres. Quand il arrivait à la gare, au quai, quand c’était bien ralenti, il n’attendait pas l’arrêt complet, il sautait. Manque de pot, le gars, ce jour-là, est passé entre le quai et le marchepied. Il avait 28 ans, Roger ; il était capitaine de l’équipe de football du Merlan. Si tu vas aujourd’hui au Merlan, tu verras une plaque, « Roger Nauteau ». Ça s’est passé en mars 1985, peu de temps avant que je reparte.

Quand il a senti qu’il était plié (un train, ça ne s’arrête pas comme une voiture, tu l’as vu avec l’accident de Montauban), il s’est repoussé, et les bandages des roues lui avaient écrasé le bout des doigts. Ça a fait plier son corps comme une boule et les côtes lui ont perforé les poumons. Je ne l’ai jamais dit à son père ; c’est moi qui le lui ai annoncé. Je ne te dis pas la responsabilité du chef de gare, là aussi. Là, nos grands chefs ne se déplacent pas. Tu es le petit chef, tout le monde pleure à côté de toi, personne ne veut travailler et tu dois te montrer fort. Et j’ai su le faire.

Il est resté une demi heure entre la vie et la mort. Quand nous l’avons ramassé, nous avons transformé mon bureau en chapelle ardente. Nous l’avions posé sur un brancard, recouvert, fermé les volets et la porte à clé. La police judiciaire est arrivée, et j’ai absolument interdit qu’elle rentre. C’était une connerie de ma part, mais c’était trop frais pour venir mesurer, etc. Je leur ai dit qu’ils feraient leur cinéma ailleurs, mais qu’ils ne rentreraient pas dans le bureau. Et j’ai tenu bon.

Après, ils l’ont emmené en ambulance.

J’ai assisté aussi, dans le tunnel de la Nerthe… notre copain… Tu sais que, dans les tunnels, il y a des niches, pour plusieurs raisons : abriter un agent, ou entreposer du matériel. Quand il y avait trop de matériel entreposé, et qu’un train arrivait, il n’y avait pas assez de place pour se protéger. Un jour, ils se sont trouvés à deux, un chef d’équipe et un agent, qui s’est peut-être laissé surprendre… Il a été happé et décapité par le train.

L’enquête des gendarmes, ensuite, a cherché à savoir s’ils ne s’étaient pas disputés, si l’autre ne l’avait pas poussé sous le train. Ce sont des choses épouvantables, et tu dois gérer tout ça. Il m’est arrivé des choses comme ça pendant quatre ou cinq ans.

Il est arrivé aussi que des agents se marient entre eux. Il est arrivé des naissances, ou un qui avait perdu son père. Ou un qui avait eu une nomination, et il y avait des festivités, avec le discours du chef de gare. Pendant quatre ou cinq ans, ça a été merveilleux.

Les cheminots sont une vraie corporation.

Oui, c’est une famille. Le chemin de fer agit en bonne famille. C’est ce qu’on nous apprenait à l’époque.

Tu parles au passé ; ça a changé ?

Oui ! A la fin de ma carrière, en 1994, je ne suis resté que cinq ans cadre, car mon militantisme syndical à la CGT a énormément freiné mon déroulement de carrière. Pour Gilles, ça ne s’est pas tout à fait passé pareil car il était permanent syndical. Les permanents syndicaux ont un déroulement de carrière comme tout le monde.

Moi, je n’étais que délégué du personnel, je n’ai jamais été permanent syndical. J’ai été délégué du personnel du deuxième collège, puis du troisième collège, chez les cadres. Au niveau national, j’ai eu une responsabilité pendant trois ans sur les conditions d’hygiène et de sécurité, et la circulation des trains (c’était mon job, et la fédération savait ce qu’elle faisait en acceptant que je sois là-haut). C’était l’époque de l’accident de Beaune, ou deux trains s’étaient rattrapés dans le brouillard, dont un avec des wagons citernes. Bien que les trains soient obligés de ralentir beaucoup en cas de manque de visibilité, le second a quand même rattrapé l’autre et il y a eu un incendie. Un truc infâme qui remonte à 1982 ou 83.

On avait proposé de mettre un wagon tampon, un wagon vide derrière les citernes pleines, pour éviter le choc. Après, cela peut se faire ou non, selon la longueur des embranchements, il y a tout un tas de mécanismes, mais c’est toujours pour la sécurité.

La sécurité, c’est le premier mot du chemin de fer, le premier mot que l’on t’apprend, y compris quand tu es dans un bureau.

Mais ça a changé, cette culture de la sécurité ?

Il y a eu une évolution car on a beaucoup séparé les choses. A l’heure actuelle, je suis mal placé pour t’en parler car ça fait dix ans que je n’y suis plus. Mais compte tenu des informations que je reçois et de l’éclatement de l’entreprise, les réflexes ne sont plus les mêmes.

De plus, les cheminots sont tellement assommés par la vitesse à laquelle l’entreprise se modifie, et par tout ce qui se passe autour. Et l’environnement ne nous est pas favorable. Quand tu sors de l’entreprise, tu es aussi un parent, comme tout le monde, si tu as des enfants, et tu es confronté à ces problèmes. Donc, nous n’y arrivons plus.

En plus, se greffe le fait que tu fais les 3×8. C’est ce qui est arrivé à Gilles, et à moi, selon les services. Pas en tant que chef de gare : le dimanche, je ne travaillais officiellement pas mais il m’arrivait d’y aller quelquefois, soit pour voir comment ça se passait, soit pour amicalement les surprendre.

Je refais un pont avec autrefois. On appelait la gare de l’Estaque le « triangle des Bermudes ». C’est moi qui l’avais appelée comme ça, sur un tract. Il y avait quatre lignes, et l’Estaque était au milieu. Des voyous arrêtaient les trains. Comment s’y prenaient-ils ? C’est ce qui s’est passé la semaine dernière. Ils shuntaient le rail pour faire fermer le signal automatique (rouge, vert, jaune, etc.). Si un fil de fer relie les deux rails, le signal devient rouge ; au signal rouge, le mécanicien s’arrête.

Pendant qu’il s’arrêtait, certains ouvraient les wagons et les visitaient. S’il y avait des marchandises, ils les prenaient. Un jour, entre Séon Saint-Henri et l’Estaque, ils ont fait pareil. Ils avaient arrêté le train et ils savaient qu’un des wagons contenait des paquets de cigarette. Ils ont ouvert deux ou trois wagons et ont trouvé le bon. Ils ont pris une quarantaine de cartons et les ont jetés.

Quelquefois, au lieu de shunter le rail, ils cassaient l’ampoule du signal. Quand un signal est éteint, le mécanicien sait aussi ce qu’il doit faire… Ce n’est pas comme en voiture.

Pour en revenir au changement, nous avons vu dans la presse, il y a quinze jours, que RFF, d’après nos dirigeants, devrait reprendre 55 000 cheminots. RFF a été dissociée de la SNCF en 1994. Ça crée des choses épouvantables, et quand tu es syndicaliste, tu vis tout ça. Quelquefois, même, les événements te dépassent.

Après, sur ma conscience de classe, tout ce que j’ai vécu l’a travaillée. D’abord la guerre d’Algérie, puis l’entreprise SNCF, qui était rigide. Je dis « était ». Pour la sécurité, le mécanicien accomplira toujours son devoir et pour l’agent de sécurité, c’est toujours la sécurité, ça n’a pas changé. Si on lui dit que le feu est rouge, c’est qu’il n’est pas vert. C’est pourquoi il passe des visites médicales très sévères. Il est bien entendu que les daltoniens sont inaptes à la sécurité.

Donc, nous passions le certificat de capacité tous les trois ans, et des visites de santé, ou de sécurité, une fois par an, et parfois, ils te disaient : « Attention, ça ne va pas, pour telle raison. » Quand c’était intellectuel, on te punissait – obligé, car tout en dépendait, y compris ton déroulement de carrière.

Comment ça s’est passé avec Fiterman quand il était ministre des Transports ?

J’espère que tu as remarqué que chaque fois que la gauche a été au pouvoir, ils ont fait venir un communiste pour la politique des transports. Gayssot était cheminot, de Béziers ; je le connais bien et je l’ai connu comme député.

Avec Charles Fiterman, nous étions heureux comme tout. Personnellement, je trouve même qu’il a été meilleur que Gayssot. Encore que Gayssot était vraiment un homme du peuple, qui mangeait le sandwich avec les routiers ; mais nous avons avalé beaucoup de couleuvres aussi. Enfin, sur le chemin de fer, nous avons toujours été défendus. C’est cette discipline qui était admise. Les trains circulaient « en site propre », sur les rails. Il n’y a pas d’autres endroits et pour que ce soit respecté, il fallait le faire pour tout le monde.

A-t-il entrepris des réformes ? A-t-il recruté ? J’ai vu Gayssot avec Pellicani et il nous avait expliqué que grâce à lui, il y avait eu des embauches de cheminots, par dizaines de milliers.

Oui. Surtout Gayssot, car sous Fiterman, c’était beaucoup plus tôt, les coupes sombres n’avaient pas encore commencé. C’était l’époque des quatre ministres communistes (Jack Ralite, un homme de culture ; Fiterman, bien sûr ; Anicet Le Pors, que j’ai connu à la faculté des Sciences ; et le ministre du Travail, dont le nom m’échappe –Marcel Rigout, à la Formation professionnelle ]). Je m’excuse, en tant que militant, de l’oublier.

D’ailleurs, quand ces quatre ministres sont partis, c’était le tournant de la rigueur de 1983. Donc, nous avons profité des trois premières années, et nous ne pouvons pas dire de mal de Fiterman, au contraire. De Gayssot non plus. Grâce à lui, la CGT s’est sentie forte, et les autres organisations syndicales, pour ne pas qu’on nous supprime…

Mais la séparation de l’entité SNCF existait déjà, l’éclatement de l’entreprise entre RFF et SNCF. Et l’Europe était au milieu, aussi, et les directives européennes. Au nom de « la concurrence libre et non faussée », que ne ferait-on pas ? On le verra même sur des broutilles : j’ai fait un compte-rendu sur le 1er Mai en indiquant que le gouvernement autorise la vente du muguet à la sauvette (sans taxe, sans rien). Mais certains fleuristes rouspètent en disant que c’est une concurrence déloyale parce que eux, ils payent. Effectivement, ça se tient et quand l’Europe va s’en rendre compte, ils vont dire que, « au nom de la concurrence libre et non faussée », la vente sauvage du muguet va être interdite. Je rigole, mais nous allons vers cela. C’est un peu comme Sarko quand il te réglemente tout. Je l’ai dit sur le site de Didier Hacquart, en restant poli : bientôt, il réglementera les heures pour aller respirer (je pensais à autre chose, de plus vulgaire). Nous en sommes là.

Quand tu as connu une certaine époque de militantisme et que tu vois comment ça se passe aujourd’hui : les gens sont abrutis au sens propre du terme, et moi avec, par tout ce qui nous tombe sur la tronche, et il n’y a pas de réaction. Nous sommes amorphes.

Quoique… Ce matin, avec Michel, nous avons regardé, pendant près de deux heures, la chaîne du Sénat qui diffusait une émission « Mai 68 – Mai 2008 ». Qui était invité par Michèle Cotta ? Bernard Thibault, Jean-Louis Moynot, Georges Séguy et Bruno Julliard, l’ancien de l’UNEF.

Pendant deux heures, je me suis régalé. Séguy avait parlé de ce qui s’est passé en 1967 et 1968. Et en 1969, ce qui s’est passé pour les femmes. Même sur le Grenelle (pas celui de l’environnement…), sur les salaires, les conditions de travail et les sections syndicales dans l’entreprise, c’était quelque chose… Mais c’était l’unité syndicale : il y avait l’UNEF la CFDT qui s’était déconfessionnalisée depuis 1964 (à ce moment, Eugène Descamps). D’ailleurs, ce matin, Séguy a rendu hommage à Eugène Descamps, et Thibault a fait de même après. C’est un appel du pied facile à l’unité syndicale, et quand tu vois que FO va s’enfermer dans une salle d’un côté… FO n’a pas voulu venir.

Malgré cela, j’ai voulu exprès rendre hommage à Force Ouvrière, parce qu’ils n’étaient pas dans la manif, en prenant prétexte de ce que venait d’écrire Paul Quilès, député de Carmaux, qui disait que c’était le 15e anniversaire de la mort tragique de Pierre Bérégovoy, un 1er Mai. Je me suis payé le luxe de dire qu’il était cheminot et que c’était un syndicaliste de Force Ouvrière. En tant qu’ouvrier, il est devenu premier ministre de la France. Et je disais hier à Lydie, la camarade de la CGT et du PC, de mettre la CGT, la CFDT et FO, exprès. Hier, nous avions le Conseil général, le premier fédéral du PS, etc.

Ce n’est plus Castelli ?

Non, c’est Jean-François Lovisolo, le jeune maire de La Tour d’Aigues, qui est directeur de cabinet de Claude Haut, le président du Conseil général du Vaucluse.

Ce qu’il nous faut, c’est que toutes les organisations syndicales soient ensemble, et que les travailleurs s’en rendent compte. Et l’on s’aperçoit qu’au contraire, plus il y a de création de syndicats, moins il y a de syndicalistes en France. Donc, ça ne sert à rien, et ce n’est pas cela qui rendra les choses plus ou moins démocratiques. Chacun a raison : la FSU, SUD avec Sud-Rail, Sud-Éducation, Sud-PTT (j’ai beaucoup de copains à Sud-Rail, qui sont destinataires de mes documents), et la CFDT, et l’UNSA, la CGC… on ne s’en sort plus. Ce matin, Thibault a dit en rigolant que nous sommes les premiers en Europe pour le nombre d’organisations syndicales, mais que, malheureusement, nous avons le plus faible taux de syndicalisation.

Les gens le voient bien à la télévision, surtout si on te montre que la manifestation est clairsemée juste à l’endroit où elle est clairsemée… Et ils ne font pas l’effort. Le 1er Mai leur fait éventuellement un pont, et ils vont se promener, s’ils peuvent.

Pourquoi ne fait-on plus cet effort ? Parce que nous ne savons plus éduquer les masses. Tu as l’éducation personnelle. Si tu es autodidacte, tant mieux. Si tu es militant, ça va bien, mais sinon, le commun des gens… Avec mon épouse, nous le vivons avec nos propres enfants et nos voisins. Ils me demandent de leur raconter ce qui s’est passé, mais ne font pas l’effort de venir. Pourtant, ce sont des gens avec lesquels nous entretenons d’excellentes relations.

Ici, je milite aussi avec ATTAC, une association d’éducation populaire.

Justement, tu m’as parlé de l’école élémentaire du parti communiste, tout à l’heure.

Je suis resté quinze ans au parti communiste, de 1969 à 1984. Pierre Juquin…

Raconte moi ça.

La rigidité du PC me déplaisait de plus en plus.

J’ai vécu des événements magnifiques : au stade Vélodrome, avec Georges Marchait et Enrico Berlinguer. Le stade Vélodrome était plein, mais c’était l’époque où le parti communiste faisait 25% à Marseille. Nous en sommes loin, et en Vaucluse, encore plus : il y a sept parlementaires, dont six de droite (quatre députés et deux sénateurs UMP) et un seul de gauche (un sénateur PS, Claude Haut, le président du Conseil général). L e Vaucluse est beaucoup plus petit que les Bouches du Rhône.

Et j’ai vécu le XXIe congrès du parti communiste, en tant que militant. En effet, je trouvais que le syndicalisme était une chose, la politique une autre. Je sais que l’on disait à l’époque que la CGT était la courroie de transmission du parti communiste ; mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas faux non plus, dans un sens, dans la mesure où tous les militants qui avaient des responsabilités syndicales, parce que d’autres n’en voulaient pas, étaient aussi membres du parti communiste. Aujourd’hui, on voit quand même une sacrée évolution mais ce n’est pas pour autant qu’il y a davantage d’adhérents, malheureusement.

Pourquoi es-tu parti ?

Parce que ça me plaisait de moins en moins, et ça n’avançait pas assez

Je reviens au XXIe congrès, en 1973, le seul congrès extraordinaire du parti communiste (il s’appelait comme ça). Il y avait Georges Marchais et ici, c’était Georges Lazzarino, et François Billoux qui conduisait la délégation. François Billoux m’avait dit que je serais le public relation de la fédération des Bouches du Rhône. J’avais connu un jeune syndicaliste de Fos, Robert Bret ; il avait alors 21 ans, et j’étais beaucoup plus âgé.

Aujourd’hui, il est sénateur et tu sais quel itinéraire il a eu par rapport au parti communiste, et les divergences vis-à-vis des orientations de Jean-Marc Coppola. C’est de notoriété publique, ce n’est pas un scoop.

Là-haut, au congrès du parti communiste, je faisais déjà comme je fais aujourd’hui : j’allais voir l’un et l’autre. Là, j’ai réussi à prendre une photo et à discuter avec Pierre Juquin, Claude Estier, René Andrieu, rédacteur en chef de L’Humanité, et avec je ne sais plus quel autre.

Il faut savoir que la section de Marseille gare La Poste était très forte (200 à 250). Les postiers étaient en gare, et dans la section communiste, il y avait les cheminots et les postiers. Nos réunions avaient lieu en face de la Bourse du Travail, dans ce lotissement qui est aujourd’hui rasé. C’était vraiment dégueulasse, mais nous y allions et nous militions, postiers et cheminots.

Je suis parti en 1984. Je n’avais plus la fibre. Il y avait eu la Tchécoslovaquie, tout un tas d’événements… ça ne me disait plus. Peut-être ai-je pris le prétexte de Pierre Juquin, ou plutôt ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, malgré la lettre dont s’est fendu Jacques Roux. Je lui avais écrit, car je l’avais connu en 1969, à Lodève, avec Mme Ermé et Mme Allard, en lui disant que je trouvais ça anormal, etc.

Je suis resté pendant dix ans sans adhérer ailleurs. Je voulais, en quelque sorte, une garantie décennale entre l’adhésion au PC et une autre. Puis, j’ai adhéré très peu de temps chez les radicaux de gauche, peut-être à cause de l’empreinte de Tapie, ou que je voulais voir des rouges, des roses et des verts (mais ça n’a pas pris). J’avais vu les rouges et les verts avec Pierre Juquin, dont j’avais soutenu la candidature.

J’ai revu Pierre Juquin l’année dernière, avec la Convention pour la sixième République de Jean-Albert Moranzani, qui était invité aux Arcenaults. Je n’avais pas revu Pierre Juquin depuis 1973.

Je suis parti à la retraite le 31 décembre 1994…

Tu n’étais plus au parti communiste, ni ailleurs. Tu essaies les radicaux de gauche, mais ça ne dure pas…

Voilà. Arrive 1997. Nous avions voté fin avril ou début mai. Nous allons à Saint-Pons, dans l’Hérault, avec mes deux enfants et Michelle. Le soir même, les voisins arrivent (nous ne les avions pas vus depuis l’été précédent) et nous prenons l’apéritif.

Le téléphone sonne : c’était Edmond (Monmon) Christol, l’homme de main de Michel Pezet, un militant du PS du 13e arrondissement. A l’époque, il était vraiment costaud, et très rebelle. A ce moment, il était à la fédération, et c’est Bernardini qui était Secrétaire général. Je ne le connaissais pas.

Je signale à Edmond que je suis à 300 km de Marseille, et il me dit : « J’ai une bonne nouvelle pour toi : Sylvie Andrieux veut que tu sois son suppléant. » « Qui est Sylvie Andrieux ? » « Tu ne sais pas ? » Il m’explique qu’elle se présente à la députation. Ils s’étaient réunis la veille, et elle avait toute une liste de candidats potentiels au poste de suppléant. Mais elle ne voulait pas que ce soit un socialiste. Elle avait donc demandé à Monmon s’il connaissait quelqu’un habitant le coin, syndicaliste… « J’en connais un. Il est à la CGT, mais c’est un type ouvert… » J’étais toujours avec lui et Michel Pezet, qui était mon député et avait remplacé Billoux.

Il m’a donc appelé en me disant qu’elle me donnait 24 heures pour réfléchir.

Je n’ai pas dormi de la nuit…

Le lendemain, j’ai eu un coup de fil de Sylvie Andrieux. Nous nous étions croisés à Vitrolles, avec Samia Ghali, qui était candidate à ce moment-là. Elles étaient trois candidates pour les quartiers Nord, et c’est Sylvie qui est sortie du chapeau (qu’ils avaient « arrangé », d’après ce que j’ai entendu dire). Ensuite, ça a été dénoncé. Je l’avais connue contre Mégret à Vitrolles, avec Didier Hacquart, toute la clique…

Comment « Monmon » te connaît-il ?

C’était l’homme de main de Michel Pezet. La section était à Sainte Marthe, et il me voyait à Sainte Marthe. Michel Pezet s’est présenté avec sa propre liste aux élections municipales… et sur le 13-14, il était quatrième de liste, après Jeannine Porte. Pour avoir moins de voix que Jeannine Porte, il fallait forcer… ce devait être en 1994, sûrement. Et c’est l’autre candidat qui est devenu maire du 13-14.

C’est là qu’il m’a connu, à Sainte Marthe car il tenait la permanence de Michel Pezet, lequel m’avait pris sur sa liste, avec MonmonCristol. Il n’y a eu que Michèle Poncet-Ramade qui a été élue (elle est maintenant revenue au parti socialiste).

Je referme la parenthèse.

Le lendemain, Sylvie monte et vient me voir. « Alors, Gilbert ? » « Eh bien, oui, je vais accepter. C’est une chose à laquelle je n’avais jamais pensé de ma vie. Je considère que c’est un honneur. » Je n’avais été que délégué du personnel, représentant de la CGT des Cheminots, comme je te l’ai raconté. Mais être candidat pour être élu, même si je ne suis que le pot de fleurs pour un député… « Tu comprends, tu es un peu plus rouge que moi » « Mais pour être un peu plus rouge que toi, il ne doit pas falloir forcer beaucoup. »

Tu lui as dit ça ?

Je ne te mens pas, et quand je l’ai connue après, je lui en ai dit d’autres.

« Tu sais, dans ma culture, on m’a toujours dit que les socialistes sont comme les radis : roses dehors et blancs dedans. » Je le lui ai dit plus tard, et je lui ai dit aussi : « J’en connais qui sont comme les betteraves : rouges dehors et rouges dedans. »

Elle m’a téléphoné avant-hier encore. Quand elle passe sur France bleue, ou autre, elle m’appelle (« Comment tu as trouvé ce que j’ai dit… ? »).

Comment mène-t-elle les campagnes ?

Sur le terrain. Très tôt le matin et très tard le soir. Monter les escaliers, les descendre, le porte-à-porte… Une bête ! J’ai usé deux paires de godasses !

Je ne connaissais pas la circonscription. Je savais qu’il y avait une partie du 13 et du 15, et tout le 14, mais je ne l’ai appris qu’au fur et à mesure (« Tu n’as pas besoin de le savoir… »). Elle m’a pris à l’état brut.

Mais c’est surtout le fait qu’elle avait tellement confiance ! Toutes les fois où elle allait à l’Assemblée nationale, le mardi et le mercredi… au début car maintenant, elle fait souvent le pont, parce qu’elle est vice présidente de la Région, parce que ci et là… A force d’avoir des délégations, le cumul des mandats…

Elle était donc adjointe à la mairie du 13-14. Elle avait un bureau à elle. Et elle tenait à ce que, les mardis et mercredis, je la représente à la mairie. Ce que je faisais, attention… je le faisais avec le maximum de conviction. J’ai reçu des adhérents du front national, et même une liste de cheminots du front national.

D’entrée, il me dit : « Gilbert, tu es élu maintenant, pour tout le monde. » Je ne savais pas qu’il était au front national, c’est là que je l’ai découvert.

Chaque fois, je prenais des notes, et chaque fois, je faisais des comptes-rendus.

Il m’est arrivé de la représenter pour des réunions avec le Préfet de Région, ou du département.

Tu as vraiment été un suppléant.

Oui. Par contre, j’avais la responsabilité de tout ce qui relevait de la police, de la justice, de la gendarmerie. Je suis allé au Tribunal de grande instance pour la représenter. Je suis allé à la gendarmerie, dans le 9e arrondissement, pour les commémorations, les fêtes, etc. C’est là que j’ai connu le général Parrère qui commande aujourd’hui toute la gendarmerie de France et de Navarre (il est originaire du Gard).

Je le faisais vraiment avec conviction.

Que penses-tu de Sylvie ? C’est une femme de gauche ?

C’est une femme de gauche, mais comme une socialiste. Elle a aussi eu la chance d’être née comme elle est née, avec Gaston Defferre et son père, qui était sénateur, et sa marraine, Irma Rapuzzi. Elle est tombée dans la marmite. Dans son bureau, tu verras une photo où elle est toute minote ; son père est en train de parler pendant que Gaston Defferre la tient par la main.

En plus, elle est tombée dans le 13-14-15, où les communistes sont quand même forts et bien implantés. Elle a su s’entourer d’eux et elle représente toujours la gauche plurielle. Elle a eu une attraction sur eux, avec Joël Dutto, avec Robert Bret, et d’autres. Ils ont eu vraiment confiance et ça l’a aidée aussi à gagner. Ça a fait un mariage de raison. Moi, tant que ça a été avec la gauche plurielle, ça a toujours bien marché parce que ça correspondait à mes idées : je voyais un éventail, j’étais à l’aise. J’ai vu arriver les Verts.

Alors que dans le parti socialiste autonome, je ne le suis pas. Je me sens très bien dans la gauche plurielle, je te le dis sincèrement. Ce sont sûrement mes fondements communistes qui l’expliquent. Et je ne le renie pas du tout.

Elle est à l’écoute du peuple ? Je vois bien ce qu’est la culture socialiste : des notables. A-t-elle ce genre-là ?

Oui. Il a fallu rectifier, avec elle. Elle a eu la chance d’avoir un très bon directeur de cabinet, Rémy Guinefolleau (un cadre territorial qui est retourné à la Région – il était du côté de Nantes, avec Jean-Marc Ayrault, mais elle l’a gardé pendant sept ou huit ans).

Sylvie, au début, sa tenue vestimentaire… Une fois, à l’enterrement du petit qui avait été assassiné, j’avais entendu les réflexions des gens. Elle avait un petit tailleur blanc et un putain de rouge à lèvres, et je suis allé lui dire que ça faisait jaser derrière… N’importe qui ne pouvait pas lui dire.

Elle t’écoutait ?

Elle a rouspété, et elle a pris ses mouchoirs en papier (elle en a toujours plein) et l’a fait.

Une fois aussi, en pleine permanence, l’orientation qu’elle avait prise ne me plaisait pas du tout et je lui ai dit : « Écoute, Sylvie, tu commences à m’emmerder. » Et je lui ai jeté les clés de la permanence. C’est arrivé deux ou trois fois en cinq ans. C’est elle qui a pris les clés et qui m’a couru après. Il y avait le directeur de cabinet, les secrétaires, et un silence ! Ils m’en parlent encore.

Et j’ai connu son premier mari, Jean-Paul Bacquet. Il était médecin et Conseiller général. Son deuxième mari, Jean-Paul Bouisse, a les mêmes initiales que le précédent. Il est patron de Poggia Provence, à Cavaillon, et était président de la Chambre de commerce et d’industrie, quand elle était déjà mariée (là, j’ai entendu des trucs… mais ça dépasse le domaine).

Sylvie avait une vie un peu particulière. J’étais au bureau fédéral et je me souviens… Bernardini…

Oui, j’ai su tout ça, mais après. Si j’avais su tout ça, je n’y serais pas allé.

Mais je peux te dire que j’ai beaucoup travaillé quand j’étais en entreprise, mais je crois que j’ai encore plus travaillé après la retraite, pendant les cinq ans que j’ai passés avec elle.

Au moment de son premier renouvellement de mandat (elle en est actuellement à son troisième), il y avait des candidats super pour la suppléance, elle m’a redemandé, et de nouveau cette fois-ci.

Elle t’a dit pourquoi ? Tu étais un bosseur…

Voilà. Et quand je la représentais, ce n’était pas Gilbert Soulet que je représentais.

Tu étais loyal.

Très loyal. Mais parfois, il m’a fallu en avaler, des trucs !

Comment faisais-tu ?

Je me disais toujours : je la représente. Après, quand nous avons habité ici, et que je savais que je finissais en 2002, je le prenais plus cool. Et les dernières années, je partais d’ici moins tôt. Et le soir, je rentrais après la permanence.

Ça n’a tout de même pas été un calvaire de représenter Sylvie Andrieux ?

Non. C’était surtout la politique du gouvernement, surtout vers la fin.

Le plus grand conflit avec elle a porté sur la guerre d’Algérie, et sur le fait qu’elle s’est abstenue. En effet, Jean-Paul Bacquet était Pied-noir d’origine ; c’est lui qui lui avait dit de s’abstenir. Je sais pourquoi car j’ai lu la lettre.

Je voyais le courrier, pas simplement dans les parapheurs. Il m’est arrivé d’écrire au général pour recommander des jeunes, et nous avons fait rentrer beaucoup de jeunes du quartier dans la police nationale. C’était une époque favorable, avec la police de proximité, et comme j’étais chargé de cela, les jeunes de toutes les couleurs venaient me voir, de la cité de la Simiane (il y en a quatre ou cinq qui sont maintenant dans la police nationale). Et d’autres sont rentrés dans la gendarmerie.

Cette lettre où son mari lui recommande de s’abstenir donne quels arguments ?

Surtout les massacres commis qu’ils n’ont pas digérés, qui se sont produits entre le cessez-le-feu et les accords d’Evian, et l’indépendance de l’Algérie. Pour certains, c’est viscéral.

Mais elle est Marseillaise, pas Pied-noir.

Mais elle a un électorat aussi, ainsi que Michel Vauzelle, à la Région. Ils devaient en tenir compte.

Que penses-tu de tout ça ? Je comprends le calcul…

Comme quoi les convictions, à un moment donné… D’ailleurs, Sylvie m’avait dit : « Gilbert, tu ne seras jamais un politique. » Bien sûr. Elle recevait des gens, avec un aplomb et une facilité de parole magnifique. Même à la radio, elle en raconte, et des choses justes, au sens qu’elles correspondent à ce qu’on aime entendre dire sur les sujets. Et elle recevra quelqu’un d’autre cinq minutes après, avec le même aplomb, même si c’est pour dire le contraire.

Tu l’as entendu ? Le blanc et le noir ?

Ah oui, et c’est pour cette raison qu’elle m’a dit que je ne serais jamais un politique.

Elle sait que les politiques sont capables de mentir.

Ils feront des mensonges par omission, ce qui est toujours facile, comme disent les curés. Elle est pratiquante. Elle m’a même entraîné une fois à la petite chapelle de Sainte Marthe, avec tous ses petits camarades à côté d’elle. Ils étaient allés communier. Non, mais tu ne te figures pas que j’allais communier ? Je lui ai dit que je suis un laïque !

Pour les monuments aux morts (le 8 mai, le 11 novembre), j’allais la représenter. Une fois, je suis allé aux Etats-Unis avec son premier mari ; elle n’y était pas. Je la représentais partout.

Elle pouvait compter sur toi.

Ça, je le faisais.

Et les photos, et le pognon que j’ai dépensé !

Ça ne t’a rien rapporté.

Ah non, non. J’étais déclaré et je peux te dire qu’elle a tenu à me verser 4 000 francs (600 €), en 1997, et cet argent, je le donnais à des copains qui n’avaient pas de boulot et qui venaient donner des coups de main.

Par exemple, Jo Caccioti, que j’ai pu faire rentrer, grâce à elle, au Conseil général. Sa femme est responsable à la Sécurité sociale et va être nommée chef dans le 15e arrondissement. Il était à FO, par contre. Il faisait le chauffeur, et je lui payais l’essence… D’autres fois, je le donnais à des associations, mais c’était personnel.

Et j’ai peut-être dépensé 8 000 francs de photos. Je n’ai jamais osé lui faire de facture.

Tu le faisais comme militant. Ce n’est pas comme un métier.

Exactement, je l’ai pris à cœur comme un militant. Et au début, mes camarades cheminots de la CGT me boudaient.

Ils ne l’aimaient pas ?

Non. Maintenant, ils l’ont bien assimilée, même les membres du parti communiste, quand ils voient comment elle agit avec les uns et les autres, qu’ils voient qu’elle a pris position contre le TCE. Là, par contre, j’ai claironné.

Pour le traité de Lisbonne, elle a pris position aussi.

Elle y est allée, et elle a parlé, malgré les pressions.

Par contre, la première fois, quatre jours avant le vote du TCE, à Martigues (un meeting avec 6 000 personnes), elle était arrivée dans un tailleur blanc, comme toujours, encadrée à droite par Robert Bret et à gauche par Joël Dutto. J’étais avec toute la délégation pertuisienne, et nous étions nombreux. Ils m’ont vu et sont venus m’embrasser.

Mais elle n’a pas parlé. C’est Marc Dolez qui a fait un tabac.

Mais il m’a fallu tambouriner à Michel Vauzelle et ce n’est que trois jours avant le vote qu’il a parlé sur France bleue Provence pour dire qu’il dirait non là-haut.

Je me suis fait mal voir par Claude Haut qui, là-haut, a dit qu’il était favorable au traité constitutionnel et qui m’a envoyé une lettre sans « petit mot »

Vauzelle a mis du temps pour se décider en faveur du « non » au TCE.

Ça a été plus facile pour lui au TCE. En 2005, il s’est mouillé. Là, pour le traité de Lisbonne, il ne s’est décidé que trois jours avant. Je connais Guillaume Thieriot, son directeur de cabinet qui s’est présenté à Tarascon. [ …]

Alors que Claude Haut m’a répondu en disant qu’il est favorable au traité de Lisbonne, mais que comme le peuple s’est prononcé contre le TCE…

Mais en disant : « Soulet m’emmerde ».

Tu l’as su.

Voilà. Hier, à la manif du 1er Mai, il y avait Jean-François Lovisolo, maire de La Tour d’Aigues et premier fédéral. J’avais franchi la ligne rose et je suis toujours en instance de commission de discipline.

Tu as cité pas mal de gens que tu as connus. Y en a-t-il d’autres ?

Francis Wurtz, le député européen communiste.

J’ai connu aussi Valbon. Il faut savoir que le directeur général des services de la mairie du 13-14 s’appelle Valbon. Son père était Georges Valbon, le président communiste du Conseil généralde Seine St Denis , quand même. Maintenant, à la mairie du 13-14, c’est un communiste qui est directeur général des services.

Il est toujours communiste ?

Oui, oui. Moins militant que son père. Il y en a d’autres à la mairie qui sont communistes, et qui travaillent en symbiose avec Sylvie Andrieux.

Marc Dolez ?

Je ne le connais que par écrit.

Je connais davantage Filoche. L’année dernière, j’ai passé trois jours d’étude, au Puy en Velay, avec toute l’équipe de Filoche, Marie-Noëlle Lienemann, Benoît Hamon, Mickaël Moglia, que tu connais moins.

Raymond Macherot était là ?

Bien sûr. Il y en avait d’autres…

A la Ligue, je connais bien Samy Joshua, et Rémy Jean.

Comment vois-tu aujourd’hui l’avenir de la gauche, compte tenu de ce qu’est devenu le PC, compte tenu de l’orientation que risque de prendre le PS avec Ségolène Royal ou quelqu’un d’autre, d’ailleurs ?

Il faut une grande refondation. Le parti socialiste ne peut plus s’appeler « socialiste » car il n’a de socialiste que le nom. Je le leur dis tranquillement. En plus, certains veulent l’enlever, car cela fait peur.

J’écris souvent aux amis socialistes, et je leur fais remarquer que je n’écris pas aux amis du parti socialiste, mais aux amis socialistes. Pour moi, socialiste a une autre connotation et un autre sens. Et je dis souvent à mes camarades communistes de se méfier : ils rejettent le mot « socialiste », alors qu’ils parlent du parti socialiste (il faudrait qu’ils utilisent l’expression en entier). Il ne faut pas qu’ils disent « les socialistes », car ils sont profondément socialistes.

A un moment, il y a une déviance. Le parti socialiste, aujourd’hui, se revendique de la social démocratie, mais il oublie et le social et la démocratie.

La démocratie, dernièrement, avec le traité de Lisbonne. Ils ont complètement oublié qu’il faut rendre la parole au peuple.

Quant au social… tu leur parles du SMIC à 1 500 €, et tu leur demandes : « Brut ou net ? » C’est le syndicaliste qui reprend le dessus.

J’observe le courant de Filoche, celui de Paul Quilès, de Marie-Noëlle Lienemann, celui de Hamon avec Emmanuelli. Celui de Mélenchon, bien sûr – je suis abonné à PRS. J’ai des rapports magnifiques avec eux.

Il va y avoir deux congrès importants, à l’automne. Si nous voulons aller vers une nouvelle maison commune… Qu’en penses-tu ?

Que le parti socialiste risque fort de ne pas faire comme ça. Il va encore présenter une liste autonome. S’il présente une liste autonome aux Régionales, il est cuit, il est foutu. Déjà qu’avec une liste de gauche plurielle, ça risque d’être très difficile en région PACA.

Et aux Européennes, nous avons 31 députés socialistes, mais nous ne les aurons plus. Et nous risquons de ne plus avoir de communistes du tout. C’est l’intérêt des communistes de faire une liste de gauche plurielle aux Européennes, et ce serait bien que les Verts s’y mettent aussi. Mais le parti socialiste le voudra-t-il ?

Sur 31 députés européens, 10 avaient dit « non » au TCE en 2005, Benoît Hamon le premier (il est resté sur la même position), Marie-Noëlle Lienemann aussi. Mais Vincent Peillon… Bref, il y en avait dix et nous en sommes loin.

Tu penses qu’il faut un nouveau parti ou non ?

Oui. Tout à fait. Seulement, pour y arriver, nous allons bouffer encore plus de vache enragée et pendant ce temps, l’autre va encore en profiter. Nous sommes pris entre deux feux.

L’autre fois, j’ai voté contre Sarkozy, mais pas pour Ségolène. Mais cette fois, si les deux se représentent, je les mettrai tous les deux dans la même enveloppe. Le malheur, c’est que notre vote ne comptera pas.

J’irai voter car trop de gens n’y vont pas. Je ne suis pas favorable au vote obligatoire, mais il faudrait se battre pour revaloriser le vote, y compris le vote blanc.

Le problème est que le PS continue à y aller de manière autonome. Il faudrait qu’il se prenne une roustasse et qu’il n’ait plus d’élus, car c’est un parti d’élus !

Un autre chapitre, sur l’amiante

Quand l’ancien poste de commandement a été démoli, on a créé ce qu’on appelle le fameux « camembert », avec des fenêtres fixes, à cause de la climatisation. Dedans, le plafond était tapissé de carrelage Fermaccoustic et les cloisons étaient constituées de flocage mou.

Or, le poste de commandement y était venu dans les années 1975. Les décrets sur l’amiante ont commencé à sortir en 1977. A l’époque, ils faisaient obligation aux matériaux de construction de ne contenir que 1% d’amiante.

En tant que délégués du personnel, dans les « Comités mixtes » (ainsi que ça s’appelait à l’époque), nous avons demandé à connaître la teneur d’amiante dans les matériaux, le flocage mou contenait 12% d’amiante. Mais on nous a fait valoir que le bâtiment avait été construit en 1975, antérieurement aux décrets. Donc, nous étions coincés.

Mais la vétusté de la climatisation détériorait le flocage mou et le produit Fermacoustic de ces plafonds ; donc, tu le respirais et tu risquais la maladie de l’amiante, l’asbestose. Donc, nous avons continué le combat. Les copains me disaient : « Qu’est-ce que tu nous emmerdes avec ça ? » Mais l’amiante, tu le traduis vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Alors que notre pont, par rapport aux incidents et surtout aux déchets du nucléaire, ce sont des centaines d’années après. Donc, après des générations, tu ne te rendras pas compte, alors que l’amiante, ils sont obligés. Eh bien, il a fallu trente ans pour faire défloquer le bâtiment de la direction régionale. Il a été défloqué l’année dernière.

Des gens ont travaillé là.

Certains sont morts. Mais il n’y a pas eu d’études épidémiologiques pour savoir si…

Des copains sont morts en service mais c’étaient aussi des fumeurs alors on ne peut pas savoir. Il n’en demeure pas moins que le déflocage du bâtiment n’a eu lieu qu’à ce moment-là.

Et j’ai continué à enfoncer le clou.

Que dirais-tu des jeunes ?

J’ai accompagné des lycéens, il y a quatre jours. Il y avait 70 lycéens. Avant-hier, j’étais reçu par le nouveau maire de droite, à 14 heures. Il m’a reçu pendant une heure, avec la présidente d’ATTAC sur le Lubéron. Il me tutoie, il vient à la maison. Il est chef d’entreprise ici, avec 300 ouvriers sur place, et 300 dans le monde. Il fabrique des machines à vendanger.

Que dirais-tu à un jeune sur l’engagement à gauche, sur la vie militante ?

Déjà, hier, j’ai un peu appris à ceux qui étaient là ce que représente le 1er Mai, la fête du Travail, d’où c’est venu. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas venu de France, mais des Etats-Unis, en 1886. Et il y a eu des morts.

Et en 1891, il y a eu Fourmies. Et, plus près de nous, il y a Charonne, en 1962, avec neuf morts ouvriers. Le 1er Mai n’est pas tombé du ciel comme ça, comme les congés payés. C’est à nous de les éduquer.

Je crois que les partis politiques ont failli : quand ils se réunissent, c’est « tout va bien, madame la marquise », et voir pour être en position d’élus. Mais c’est aux associations de faire de l’éducation. Même à la CGT, je trouve que nous n’en faisons pas assez.

Heureusement, il y a un outil, Internet, dont les copains sont en train de s’emparer, qui fournit une somme d’informations (quelquefois trop). C’est par ce biais qu’on peut avancer. Mais ce qui manque, c’est l’éducation populaire, et je crois que c’est ce que nous devons dire à nos jeunes. Il faut qu’ils apprennent, et que nous soyons à côté d’eux, mais sans les guider.

Ces jeunes t’écoutent.

Ah oui, parce que je leur dis que j’ai 69 piges …”


SOURCES Entretien G.PERRIER, 2009
PHOTOS Gilbert Soulet
A NOTER Ce site est un blog personnel, ces informations sont données à titre indicatif et son mises à jour aussi souvent que possible. N’hésitez pas à me contacter pour toute correction ou contribution

 

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