La Plage d’Arenc & Le Château Vert

Arenc, 13002 Marseille
2029
La Plage d’Arenc & Le Château Vert
Arrondissement : 2ème
Sous les pavés du Port…la plage ! Difficile de se l’imaginer. La dénomination Arenc doit en fait son nom au provençal areno qui signifie un endroit où l’on trouve du sable, mais ne cherchez plus le moindre grain. Cette plage, à l’embouchure des ruisseaux des Aygalades et de Plombières, très prisée au 19ème siècle a disparue depuis fort longtemps pour faire place au port autonome de Marseille. Une grande partie de cette fiche a été très aimablement transmise par Sébastien Verniers, un texte très complet sur le sujet à découvrir en milieu de page pour ceux qui veulent (presque) tout savoir ! 

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Le Lazaret d’Arenc

Avant la mode des bains sur les plages d’Arenc se trouvait ici un Lazaret, aujourd’hui disparu. Il était prévu pour les quarantaines. Ce lazaret fut fondé en 1663, puis fut agrandi et complété à partir de 1729 et tout au long du XVIIIe siècle. Il était considéré comme un modèle en Europe, il disparaît ensuite au milieu du XIXe siècle lors des aménagements des nouveaux ports de Marseille. Au 18ème siècle, Jean Baptiste Estelle (1662-1723), est un négociant et homme politique français. Il a été consul de France au Maroc et en Syrie, puis échevin (maire) de la ville de Marseille. Pendant la peste de 1720, Estelle se montre très courageux et à la hauteur de sa tâche. Il est alors le Seigneur d’Arenc. Il y possède une belle demeure près de la plage, appelée “lou casteu favouio”, le Château des Crabes, en raison du nombre important de crustacés qu’on pouvait y trouver.

Au début du 19ème siècle, on vient sur cette plage de sable fin pour s’y détendre et savourer des oursinades, festivité culinaire traditionnelle du Sud. En 1820, Château Vert, un établissement réputé ouvre ses portes sous l’impulsion du docteur Giraudy de Bouyons.

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Marseille, vue de Château Vert (Constant)

Un château et une plage qui inspira de nombreux peintres tels que Antoine Joseph Roux, l’hollandais Constant ou encore Magalon et fut également transformée en pièce de théâtre représentée pour la première fois, sur le Grand-Théâtre de Marseille, le 11 juin 1825 : “Le chateau vert et la réserve, ou, la bouillabaisse et les oursins : promenade par terre et par mer, mêlée de couplets / par m. Honoré”.

Puis vient le temps des bains de mer. En 1827 parait le “Manuel des bains de mer sur le littoral de Marseille” signé Louis-Joseph-Marie Robert qui amorcera le succès de la plage d’Arenc qui voit alors apparaître des cabines, des hôtels et des établissements balnéaires. A la fin du 19ème siècle, Arenc deviendra un grand port avec fabriques, ateliers et entrepôts divers. Alexandre Dumas a fréquenté le Château Vert et ce quartier et que la révolution industrielle a transformé en port de commerce puis la décolonisation en friche. Le château fut démoli en 1865 pour édifier la Gare d’Arenc. Cette ligne établit une liaison entre les gares de L’Estaque et de Marseille-Saint-Charles, alternative à la ligne de Paris-Lyon à Marseille-Saint-Charles. Surnommé aujourd’hui Arenc-Euroméditerranée, c’est la seule gare ouverte au trafic voyageurs sur cet itinéraire.

Le Quartier d’Arenc est aujourd’hui au cœur de l’actuel projet d’Euroméditerranée, décrété Opération d’intérêt national qui transforme cet ancien quartier industriel en grand pôle tertiaire.


Afin d’en savoir (beaucoup) plus sur le sujet, Sébastien Verniers, contributeur du blog, m’a très amicalement partagé son passionnant texte, très complet et complémentaire, sur le sujet. Un récit intitulé “Sous les rails, la plage !”

Extrait de la carte de partie de la baye de Marseille où sont les Isles du Château d’If, de Ratonau, de St Jean où de Pomergue, où l’on distingue la plage d’Arenc (ici Arens). Vers 1700. Gallica.

En 1818, Baptiste Giraudy, un ancien chirurgien des armées du Roi, installe sur l’eau, dans l’anse du Pharo, une grande barque dans laquelle les malades peuvent prendre des bains de mer froids ou chauds. Mais l’expérience tourne court car les clients sont victimes du mal de mer. Giraudy s’installe alors directement sur le rivage, toujours au Pharo. Mais la zone est ventée et envahie par les algues. C’est un flop et l’établissement ferme. C’est dans les années 1820 que débute réellement l’aventure des bains de mer à Marseille, et cette fois-ci du côté d’Arenc, au nord de la ville. Cette aventure va se poursuivre en 1856, au moment où le littoral se verra définitivement bouleversé par les travaux d’agrandissement du port. Mettons nous un instant dans la peau d’un visiteur de l’époque cheminant le long de la côte et s’éloignant de la ville en direction du nord. Après avoir laissé derrière lui le port et le fort Saint Jean, il trouve successivement sur son chemin, les remparts de la ville puis, juste après, la cathédrale de la Major (l’ancienne, car l’actuelle n’existe pas encore) et enfin l’anse de l’Ours. Cette première calanque est bordée de savonneries et se trouve surplombée par les abattoirs qui y jettent leurs déchets. Inutile de dire que cette calanque est un véritable cloaque où flotte une puanteur indescriptible. Le visiteur hâte alors son pas et poursuit plus loin vers le nord, afin de trouver un lieu propice à la baignade.

Vue de la rade de Marseille depuis la plage d’Arenc vers 1820. Archives Départementales des Bouches-du-Rhône.

Juste après l’anse de l’Ours, voici que s’ouvre l’anse de la Joliette. C’est une calanque charmante mais l’on y déverse chaque jour les tonneaux dans lesquels ont été recueillies les tinettes de la ville, c’est-à-dire les eaux usées et les déjections des habitants de la ville. Chose étrange, c’est là aussi que les raffineries de sucre font laver leurs sacs et c’est ici aussi que les poissonnières puisent l’eau pour rafraîchir leurs marchandises. Il est clair qu’il ne vous viendrait pas à l’idée d’y poser votre serviette ou d’y faire des châteaux de sable avec vos enfants. Suivons donc le visiteur alors qu’il tente sa chance un peu plus loin. Après la Joliette, ce dernier se trouve dans l’obligation de contourner le Lazaret, immense complexe fortifié en bord de mer, où sont retenus les voyageurs en quarantaine. Ce n’est qu’après avoir dépassé ce que l’on appelle aussi les infirmeries de la Joliette, que l’on devine enfin Arenc. Ah, Arenc ! Dessinant un large demi-cercle, une belle étendue de sable fin, bordée de pins et de tamaris et baignée d’une eau cristalline, s’offre à notre regard. La plage d’Arenc est sans nul doute la plus belle plage de la côte marseillaise. Pour ajouter au charme de l’endroit, les ruisseaux de Plombières et des Aygalades viennent ici à la rencontre de la mer, apportant fraîcheur et eau de source limpide et potable.

« La baie de Naples n’offre pas de site plus enchanteur que cette petite anse sablonneuse où venait déboucher le ruisseau des Aygalades ! » Extrait de Lou Garagai, Victor Gélu.

C’est ici qu’Antoine Vailhen a le bonheur de posséder une belle bastide ainsi qu’un terrain attenant à la plage. Membre d’une famille de riches négociants marseillais, apparenté aux Decormis, Antoine Vailhen suit avec attention les tentatives malheureuses de Giraudy au Pharo. Il se dit qu’il pourrait lui aussi tenter l’aventure, mais dans un lieu plus propice, en profitant du fait que sa propriété est bordée par cette magnifique plage d’Arenc, aux eaux saines et abritée du vent. Autre avantage sur le Pharo, la propriété de Vailhen est desservie par la route d’Aix, dite aussi route royale de Paris à Marseille, laquelle est alors la principale route d’accès à Marseille (actuelles avenues Roger Salengro et Camille Pelletan). C’est ainsi qu’en 1823, dans le petit golfe appelé Port Vailhen, sont inaugurés Les Grands Bains de la Méditerranée, abrités par un solide mur d’enceinte destiné à protéger les lieux du vent et du courant.

Dans son article « Bains de mer sur ordonnance au XIXème siècle à Marseille », le professeur Georges François livre la description des bains qu’Antoine Vailhen a fait édifier :

« Au centre de l’espace, six pavillons symétriquement disposés sur deux rangs étaient séparés par un vaste bassin réservé à la pratique de la natation. L’un des pavillons, de repos et de secours servait de vestibule. Les autres étaient équipés d’une baignoire en granite traversée en permanence par l’eau de mer, grâce à deux grilles situées à chaque extrémité. Autour de l’établissement de bains, on avait créé des jardins fleuris et des bosquets qui rendaient le lieu particulièrement accueillant. L’établissement disposait d’un certain nombre de maitres de natation. »

Annonce pour les Grands Bains de la Méditerranée parue dans le journal « Le Sémaphore », août 1834. Source : retronews.fr

La Société Royale de Médecine de Marseille s’intéresse très vite à l’affaire. Après une enquête, elle publie un rapport qui vante les mérites du nouvel établissement :

«Un respectable habitant de cette ville, monsieur Vailhen animé par le seul désir d’être utile à ses compatriotes, a voulu consacrer naguère une partie du fruit de son travail à l’établissement que Marseille réclamait depuis longtemps : celui des bains de mer. Son entreprise était bien digne de fixer l’attention de la Société. Une commission a été nommée pour examiner l’établissement et en tracer ensuite un rapport détaillé…Après avoir fait ressortir tous les avantages de la localité et le parti que monsieur Vailhen a su en tirer, l’intelligence qui a présidé à la construction de l’édifice, l’heureuse disposition des pavillons dans l’intérieur dans lesquelles se trouvent placés les bains, la commission a signalé les bienfaits que doivent en retirer les habitants de Marseille sous le rapport de l’hygiène et du traitement d’un grand nombre de maladies. Les conclusions de ce rapport tendant à ce que l’approbation la plus flatteuse fut donnée à un établissement aussi utile, ont été unanimement adoptées par la Société qui a su apprécier tous les avantages d’une entreprise éminemment philanthropique. »

L’année suivante, les médecins sont une nouvelle fois unanimes, cela frise même la publicité !

«La belle saison, qui ramène l’usage des bains de mer, a commencé : les étrangers s’apprêtent au voyage de courte durée qui les transporte au sein des quartiers superbes de notre quartier au bord d’une plage bien abritée d’où s’élèvent divers pavillons décorés avec goût offrant toutes sortes de commodités aux malades. L’établissement des bains de mer de monsieur Vailhen à Marseille présente dans un petit espace tout ce qu’il est imaginable d’assembler et tout ce qui peut contribuer à rendre la santé».

La zone de la plage d’Arenc de nos jours (Photo Dominique Milherou)

Bien sûr, la réussite d’Antoine Vailhen fait des envieux. Au premier rang de ceux-ci, on trouve Giraudy, celui qui avait échoué après deux tentatives au Pharo. En 1825, après avoir bien observé ce qu’Antoine propose à ses clients, Giraudy obtient une concession sur une partie de l’anse d’Arenc. Il va y aménager un nouvel établissement de bains, en concurrence directe avec son voisin Vailhen. Mais Giraudy ne fait pas qu’imiter Antoine Vailhen, il apporte aussi des innovations. En plus des bains, il propose ainsi un véritable parc d’attraction autour de la mer : bains de sable, bains d’eau minérale, douches, hammam, salle de gymnastique, école de natation, char de Neptune (maisonnette en bois montée sur quatre roues qui entre dans la mer, avec ses occupants), bain surprise (nacelle fixée sur deux perches qui basculent et propulsent dans la mer la cabine et son passager) et enfin un pavillon flottant pouvant accueillir quatre personnes et dans lequel ces personnes peuvent jouer à des jeux d’esprit ou de hasard.

Giraudy bénéficie en outre d’un atout non négligeable pour son affaire, à savoir la présence toute proche du Château Vert, le restaurant le plus réputé de Marseille. Situé non loin de l’actuelle tour CMA-CGM, cet établissement est fréquenté par les plus fortunés mais aussi par les touristes célèbres, comme Alexandre Dumas, qui apprécie la table. En réponse à cette nouvelle concurrence, Antoine Vailhen lance une campagne de presse, faisant savoir que ses bains sont gratuits pour les malades sans ressources. Ce faisant, il espère tout de même qu’il n’en vienne pas trop pour ne pas effrayer la riche clientèle. En réponse, dès la semaine suivante, Giraudy déclare qu’il en est de même chez lui.

Statue le Génie de la Mer aux pied de la Tour GMA CGM

Antoine Vailhen met alors en place un transport gratuit depuis le centre-ville. En 1836, il annonce dans les journaux « l’ouverture, depuis le 11 juin, des grands bains de la Méditerranée, les plus parfaits par leur construction et la pureté de leurs eaux, les seuls en Europe où l’on puisse se baigner à la vague à toutes les heures du jour, quelque mauvais temps qu’il fasse. Le bureau du départ des voitures est rue Canebière, quatrième magasin avant la place Saint Louis. Il part une voiture pour les baigneurs toutes les heures. » Bien entendu, Giraudy réplique aussitôt en proposant lui aussi un service de transport au départ du Cours Saint Louis.

La concurrence se fera même sur le thème de la pudeur, chacun assurant être le meilleur garant des valeurs morales. Antoine Vailhen annonce ainsi que « les personnes du sexe (à savoir les femmes) peuvent fréquenter sans crainte l’établissement. Sous ces pavillons la pudeur doit être sans alarme et la beauté en dépouillant ses voiles n’aura pas à rougir d’un regard indiscret. »
A titre d’anecdote, le journal l’Indicateur du Commerce écrit, en juillet 1822, que «vainement les ordres de l’autorité ont défendu aux nageurs de se baigner sur la côte sans caleçon ou un voile quelconque. Tous les soirs, les environs du port sont peuplés de gens qui, au mépris de toute pudeur, se baignent dans un état de nudité absolue. A cause d’eux le beau sexe est obligé de s’interdire un délassement agréable et devenu nécessaire par les chaleurs dont nous sommes accablés». Il existe pourtant bien un arrêté municipal obligeant les baigneurs à porter caleçon. Mais il ne s’applique pas au nord de la Joliette. Les clientes de Vailhen et de Giraudy ont donc parfois la mauvaise surprise d’apercevoir, au-delà des murs des bains privés, des nageurs évoluer totalement nus !

L’épopée des bains de mer d’Arenc s’achèvera en 1856, au moment où sont lancés les travaux d’extension du port. Les belles calanques et les plages disparaissent alors sous les bassins du nouveau port. Les Bains de Mer d’Antoine Vailhen et le sable fin d’Arenc sont aujourd’hui enfouis sous les rails de chemin de fer, entre l’autoroute A55 et le bassin de Radoub (chantier naval). Il est impossible aujourd’hui d’imaginer ce qu’a pu être cette partie de la côte à l’époque. S’ils pouvaient revenir, les clients d’alors auraient bien du mal à retrouver le chemin de port Vailhen et du Château-Vert.

« Si j’ai maudit les bains de Bordeaux, je bénis ceux de Marseille. Quand j’y fus, c’était le soir au soleil couchant ; il y avait peu de monde, j’avais toute la mer pour moi. Le grand calme qu’il faisait est des plus agréables pour nager, et le flot vous berce tout doucement avec un grand charme. Quelquefois j’écartais les quatre membres et je restais suspendu sur l’eau sans rien faire, regardant le fond de la mer tout tapissé de varechs, d’herbes vertes qui se remuent lentement comme une brise. Le soleil n’avait plus de rayons, et son grand disque s’enfonçait sous l’horizon des flots. » Par les Champs et par les grèves. Gustave Flaubert


SOURCES quartiersdevie.org & Wikipédia Arenc & Marseilleforum & pour la partie de Sébastien Verniers > patrimoinemedical.univmed.fr & euromedhabitants.wordpress.com & retronews.fr
PHOTOS Archives & Vincent & Peinture de Constant & Peinture de 1823 de Roux Antoine Joseph Ange & Gravure du XIXème siècle (voir onglet photos) & Aquarelle datée 1840 (voir onglet photos) & retronews.fr & Archives Départementales des Bouches-du-Rhône
A NOTER Ce site est un blog personnel, ces informations sont données à titre indicatif et sont mises à jour aussi souvent que possible. N’hésitez pas à me contacter pour toute correction ou contribution

Avis sur cette fiche
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  • 23 septembre 2016 at 23:12

    Très bel article sur Marseille bien documenté et intéressant ...Une idée : une vidéo avec des montrant l'évolution de cette plage vers le port serai des plus captivante...

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