Au Brûleur de Loups, café des exilés et des surréalistes

3 Quai des Belges, 13001 Marseille
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Au Brûleur de Loups, café des exilés et des surréalistes
Arrondissement : 1er

Entre 1940 et 1942, derrière la façade d’un café du Vieux-Port au nom étrange, Au Brûleur de Loups, se croisent artistes surréalistes, intellectuels, réfugiés politiques et hommes et femmes engagés dans les réseaux qui tentent de soustraire aux persécutions du nazisme et du régime de Vichy ceux qui cherchent à quitter l’Europe. Le lieu, installé au 3 quai des Belges, devient l’un des points de rendez-vous les plus singuliers du Marseille de la guerre. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un quartier général militaire de la Résistance. Son importance est différente : le Brûleur de Loups appartient à cette géographie marseillaise de l’exil, des filières de départ, de l’antifascisme et de la résistance intellectuelle qui s’organise autour du Vieux-Port avant l’occupation de la zone sud par les Allemands en novembre 1942.

Varian Fry institute. Contrôle de police devant le café Au Brûleur de Loups (photographie prise par le vice-consul des États-Unis, Hiram Bingham)

Après la défaite française de juin 1940, Marseille devient une ville refuge. Des milliers d’étrangers, de Juifs, d’opposants politiques, d’artistes et d’intellectuels convergent vers le port dans l’espoir d’obtenir les documents permettant de partir : visa d’entrée dans un pays d’accueil, visa de transit, autorisation de sortie de France et billet sur l’un des rares navires encore disponibles. Les cafés du centre-ville jouent alors un rôle qui dépasse largement celui de simples établissements de consommation. On y attend entre deux rendez-vous dans un consulat ou une compagnie maritime, on échange des adresses, des renseignements sur les frontières et les bateaux, on apprend qu’un visa vient d’être refusé ou qu’une nouvelle possibilité de passage vient de s’ouvrir. Certains cafés sont même identifiés comme points de contact de filières clandestines.

Sur le quai des Belges, plusieurs établissements se succèdent côte à côte. Une documentation consacrée à Marseille pendant la guerre identifie notamment, en partant de l’angle de la Canebière, Le Mont-Ventoux, Au Brûleur de Loups puis Le Cintra.

Un café sous surveillance

Le Brûleur de Loups est particulièrement fréquenté par les artistes et intellectuels réfugiés. Cette population cosmopolite et politiquement peu compatible avec l’ordre moral de Vichy attire rapidement l’attention des autorités. Les contrôles policiers y sont suffisamment fréquents pour avoir laissé une trace photographique particulièrement précieuse : Hiram Bingham IV, vice-consul des États-Unis à Marseille et lui-même impliqué dans l’aide aux réfugiés, photographie un contrôle de police devant le café. Le cliché est aujourd’hui conservé dans les archives du Varian Fry Institute et reproduit par le Musée de la Résistance en ligne.

Cette image résume presque à elle seule l’atmosphère du lieu : quelques mètres seulement séparent les tables où les exilés cherchent un moyen de fuir de policiers susceptibles de contrôler leurs papiers.

André Breton et les surréalistes y installent leur « Café de Flore »

À l’automne 1940, plusieurs figures majeures du surréalisme se retrouvent bloquées à Marseille. André Breton vit quelque temps avec Jacqueline Lamba et leur fille Aube à la villa Air-Bel, vaste demeure située dans le secteur de La Pomme et mise à disposition de réfugiés liés au Comité américain de secours. Autour d’eux gravitent notamment Victor Brauner, Max Ernst, Wifredo Lam, André Masson, Óscar Domínguez, Jacques Hérold et Benjamin Péret. La villa constitue leur refuge ; le Brûleur de Loups devient leur café. Ils s’y retrouvent régulièrement pour discuter, dessiner et jouer. Certaines sources ont comparé le café à un « Café de Flore » marseillais pour ce petit monde artistique momentanément échoué sur les rives du Vieux-Port. Même Marcel Duchamp est évoqué parmi les artistes venus y jouer aux échecs lors de ses passages dans cet univers marseillais.

C’est ici que germe le « Jeu de Marseille »

L’épisode le plus célèbre lié au Brûleur de Loups se déroule au début de 1941. Les surréalistes passent beaucoup de temps à jouer. Jacques Hérold racontera plus tard qu’ils jouaient sans cesse, aussi bien à Air-Bel qu’au Brûleur de Loups. Au cours d’une conversation naît l’idée de créer leur propre jeu de cartes, inspiré du Tarot de Marseille. Le projet devient le Jeu de Marseille. Il ne s’agit pas seulement de redessiner quelques cartes. Breton et ses compagnons veulent faire disparaître les références à la hiérarchie traditionnelle. Le roi, la reine et le valet cèdent notamment la place au Génie, à la Sirène et au Mage. Les quatre couleurs traditionnelles deviennent quatre valeurs chères aux surréalistes :

  • Amour, représenté par une flamme ;
  • Rêve, par une étoile ;
  • Révolution, par une roue ;
  • Connaissance, par une serrure.

Les projets sont réalisés collectivement par Victor Brauner, André Masson, Óscar Domínguez, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba et André Breton. Dans Marseille occupée par la peur, les visas, la surveillance et l’attente, ce jeu devient une forme très concrète de résistance par l’imaginaire : destituer symboliquement rois et reines pendant que l’Europe bascule dans l’autoritarisme n’a rien d’anodin. Les dessins originaux du Jeu de Marseille rejoindront plusieurs décennies plus tard les collections du musée Cantini, après leur donation en 2003 par Aube Elléouët-Breton et Oona Elléouët, en mémoire de Varian Fry.

Dans l’orbite de Varian Fry

Le nom du journaliste américain Varian Fry est indissociable du Marseille de cette période. Arrivé dans la ville en août 1940 pour le compte de l’Emergency Rescue Committee, Fry devait initialement accomplir une mission de quelques semaines. Il organise finalement un véritable réseau d’assistance permettant à des personnes recherchées ou menacées de quitter la France. Le Brûleur de Loups n’est pas le siège du réseau Fry. Il appartient plutôt à l’environnement humain dans lequel celui-ci opère : les artistes hébergés à Air-Bel, les réfugiés, leurs soutiens et les intermédiaires y circulent et s’y rencontrent.

Les Croque-Fruits : du surréalisme à la Résistance

Le café est également associé aux membres des Croque-Fruits, une coopérative marseillaise liée au comédien et metteur en scène Sylvain Itkine. Elle permet notamment à des réfugiés et artistes privés de moyens de subsistance de travailler légalement. Certains de ses membres basculeront ensuite dans la clandestinité et la Résistance. Sylvain Itkine rejoindra lui-même un réseau de renseignement des Mouvements unis de la Résistance avant d’être arrêté et assassiné à Lyon en 1944. Le Brûleur de Loups faisait partie des lieux où il retrouvait ses amis surréalistes.

Cela explique pourquoi le café se trouve aujourd’hui intégré aux parcours historiques consacrés à Marseille et à la Résistance, même si son rôle fut d’abord celui d’un lieu de rencontre et de circulation des personnes et des idées.


SOURCES Musée de la Résistance en ligne / Musée Cantini – Office de Tourisme de Marseille / POP – Ministère de la Culture, Jeu de Marseille / Wikipedia, Jeu de Marseille
PHOTOS Carte postale ancienne & Varian Fry institute. Contrôle de police devant le café Au Brûleur de Loups (photographie prise par le vice-consul des États-Unis, Hiram Bingham) & Par Benîot — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, 
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