
Siège de la Compagnie de navigation Paquet dessiné par Jean Rozan en 1938, cet immeuble Art déco du boulevard des Dames, fermé depuis 2020, renaît en « lieu totem » du cinéma marseillais. Lauréat des Pépites Patrimoniales de la Ville, le projet « Les Dames » accueille déjà tournages et équipes de production, avant un grand chantier de réhabilitation prévu en 2027.
Une compagnie marseillaise tournée vers le Maroc et l’Afrique
Nicolas Paquet, armateur né à Ancerville dans la Meuse en 1831, fonde sa compagnie éponyme à Marseille en 1858. En 1860, il signe avec l’Espagne un contrat pour transporter les troupes engagées contre l’insurrection du Rif au Maroc. Les lignes commerciales s’étendent alors progressivement à tous les ports marocains, puis aux îles Canaries, au Caucase et à la mer Noire. En 1907, la compagnie transporte les troupes françaises envoyées au Maroc et prolonge sa ligne vers l’Afrique noire. Nicolas Paquet meurt à Marseille le 12 novembre 1909 et repose au cimetière Saint-Pierre. En 1913, la société devient la Compagnie de Navigation Paquet (CNP) et possède 15 navires. De 1922 à 1935, elle se recentre sur la ligne Marseille–Casablanca–Dakar avec six nouveaux paquebots, dont l’Anfa, le Maréchal Lyautey, le Nicolas Paquet et le Chella, ainsi que plusieurs cargos.
Un siège Art déco signé Jean Rozan
Le siège est édifié en 1938 par l’architecte Jean Rozan, diplômé en 1919 de l’École des Beaux-Arts de Paris. On lui doit aussi l’Hôtel des Douanes voisin (1935), cosigné avec Gaston Castel et Marius Dallest, ainsi que la caserne des marins-pompiers Mirabeau (1942). Les deux bâtiments occupent la tête d’îlot entre l’avenue Robert Schuman et la rue de l’Évêché. L’immeuble repose sur une structure en béton armé (bureau Hennebique) et porte une façade de pierre rythmée de cannelures monumentales. Il dispose de deux accès distincts, dont l’un, à l’angle, s’ouvre sous un avant-corps orné d’une rosace orientalisante en étoile à huit branches. Ce décor évoque les traversées vers l’Afrique du Nord. Par son échelle, le bâtiment tient davantage de la grande architecture commerciale que de l’immeuble de bureaux.
Du déclin des paquebots aux services municipaux
La plupart des navires de la compagnie sont perdus pendant la Seconde Guerre mondiale, et les rescapés sont obsolètes. Seuls le Djenné et le Koutoubia peuvent être renfloués. Le Lyautey est lancé en 1952 pour desservir le Maroc et le Sénégal. À partir des années 1960, la concurrence de l’avion oblige Paquet à réduire son trafic passagers. Une filiale, la Compagnie Française de Navigation, reprend le Koutoubia, le Djenné et le Lyautey sur la ligne Marseille–Haïfa jusqu’en 1966. Dans les années 1960, la Compagnie de Navigation des Chargeurs Réunis, fondée au Havre en 1872, rachète Paquet. En 1964, Paquet reprend les cinq derniers paquebots de la Société Générale des Transports Maritimes et crée la Nouvelle Compagnie des Paquebots. Les lignes régulières disparaissent peu à peu au profit des croisières, dont le Mermoz, fleuron de la flotte. La société s’éteint en 1993 dans les concentrations européennes, mais la marque lui survit. En 2010, Jean-Maurice Ravon (TMR France) affrète le Costa Allegra pour relancer la marque Paquet, alors propriété de l’armateur Costa : dix croisières méditerranéennes au départ de Marseille, à thèmes musicaux, avec d’anciens du Mermoz à bord, dont le chef Jean Abauzit, et Geneviève de Fontenay pour marraine.
Devenu propriété de la Ville, l’immeuble accueille des services municipaux jusqu’en 2020, puis reste vide plus de cinq ans.
Les Dames, nouveau lieu totem du cinéma
Projet “Les Dames” Rougerie + Tangram
En février 2026, la Ville désigne le projet « Les Dames » lauréat de son appel à projets « Les Pépites Patrimoniales », lancé en 2025 pour redonner vie à des bâtiments remarquables. Le groupement réunit le promoteur ADIM Provence (filiale de Vinci Construction), l’agence d’architecture Rougerie+Tangram, l’entreprise Girard, spécialiste du patrimoine (Notre-Dame-de-la-Garde, église des Réformés…), et le collectif Marseille Devant !, présidé par Mathias Bernard, qui exploitera le lieu. ADIM rachète l’immeuble à la Ville et annonce environ 8 M€ HT de travaux, avec un lancement du chantier en 2027 et une ouverture complète envisagée fin 2028.
L’ambition est de réunir sur quelque 4 700 m² et six niveaux toute la chaîne de l’image et du son : production, post-production, casting, formation, diffusion et financement. Les talents de la région n’auraient ainsi plus à monter à Paris. Le lieu s’ouvrira aussi au grand public, avec une salle de projection en sous-sol pour festivals et séances ponctuelles, un café du cinéma au rez-de-chaussée sur jardin intérieur, et un rooftop végétalisé avec bar et restaurant.
Sans attendre les travaux, le site fonctionne en « préfiguration » depuis le printemps 2026. Il a accueilli la préparation de Jeudi moins le quart, long métrage de Sofia Djama avec Zita Hanrot et Grégory Montel. Fin juin, l’équipe de la saison 2 d’Alter Ego (TF1+) s’y est installée avec ses bureaux et son décor principal. La série est réalisée par Philippe Dajoux, l’auteur des Collègues, avec Éric Cantona et Bruno Sanches. L’association Dodeskaden, figure du cinéma indépendant marseillais, y est déjà résidente. Parmi les projets annoncés sous embargo figurent le premier film d’une figure du rap marseillais et une production Netflix entièrement tournée à Marseille.
Avec les studios de la Belle de Mai et la future antenne de la Cinémathèque française, Les Dames complète l’équipement d’une ville qui a totalisé 1 391 jours de tournage en 2025. Sur le même boulevard, voir aussi Le Grand Domaine.
Pour aller plus loin : « Histoire de la Compagnie de Navigation Paquet et des relations maritimes France-Maroc-Levant-Sénégal de 1862 à nos jours », de Bernard Bernadac et Pierre Gallocher (1991).


Une compagnie marseillaise tournée vers le Maroc et l’Afrique