
Difficile aujourd’hui, face aux grandes pelouses et aux plages artificielles de la Vieille-Chapelle, d’imaginer qu’ici se trouvait encore au début des années 1980 une petite anse naturelle avec son port, ses barques, ses pêcheurs, ses cabanons et toute une vie de quartier tournée vers la mer. L’aménagement du parc balnéaire du Prado a totalement redessiné ce morceau du littoral marseillais, au point de faire disparaître presque toute trace de son ancienne physionomie.
La Vieille-Chapelle doit son nom à une ancienne chapelle dédiée à la Nativité de la Très-Sainte-Vierge. Saisie pendant la Révolution française, elle fut finalement détruite en 1863. Le nom de la chapelle disparue resta attaché au quartier et à son littoral. À proximité de l’ancienne chapelle, le rivage formait une petite anse naturelle. À la pointe des Calanquais s’était développé un minuscule port de pêche bordé de cabanons, très loin de l’aspect actuel du secteur. À partir de la fin du XIXe siècle, Vieille-Chapelle devint également un lieu de villégiature et de loisirs apprécié des Marseillais. On y venait pour la mer, mais aussi pour ses restaurants et ses bouillabaisses. Au XXe siècle, le port de la Vieille-Chapelle était avant tout un lieu de proximité. Les témoignages d’anciens habitants décrivent un monde aujourd’hui disparu : barques de pêche, petite plage, digues, cabanons, baignades et pêche à pied.
Des souvenirs recueillis auprès de Marseillais sur les réseaux sociaux évoquent notamment deux pêcheurs professionnels, Caillol et Toussaint, ainsi qu’un vivier installé sur la digue. On y ramassait moules et arapèdes et l’on y pêchait de quoi préparer la soupe de poissons. Pour les enfants du quartier, l’endroit était aussi un immense terrain de jeux. Plusieurs générations racontent y avoir appris à nager, à pêcher ou à plonger depuis les différents points de la digue. “On plongeait de Vinaigre ou de cimenté selon son âge ou ses capacités” témoigne Eric S. sur le groupe Marseille Village. La place participait elle aussi à cette vie populaire : une fête foraine avec ses manèges s’y installait au mois de juillet, selon les souvenirs d’habitants.
C’était encore cette Vieille-Chapelle-là que connaissaient les adolescents des années 1960 et 1970 : un petit morceau de côte presque villageois, aux portes d’une ville qui allait bientôt profondément transformer son rapport à la mer.
Marseille décide de conquérir la mer
Le changement commence à une tout autre échelle à la fin des années 1960. La municipalité veut offrir à Marseille un véritable espace balnéaire capable d’accueillir une population beaucoup plus importante. Le littoral du Prado est alors étroit et fortement exposé à la houle. S’ajoute un problème majeur : la pollution véhiculée par l’Huveaune. La création du parc balnéaire s’accompagne donc d’importants travaux d’assainissement et du détournement des effluents vers Cortiou. Une circonstance va fournir une partie considérable des matériaux nécessaires : le creusement du métro marseillais. Ses déblais, auxquels s’ajoutent notamment ceux du deuxième émissaire, sont utilisés pour remblayer la rade et gagner des dizaines d’hectares sur la Méditerranée. Des digues sont construites pour briser la houle et créer une succession de plages protégées. Les travaux maritimes et les remblaiements débutent en 1975 et les premières plages apparaissent en 1977. Mais cette première transformation concerne principalement le secteur situé plus au nord.
Le site aujourd’hui
1983-1987 : Vieille-Chapelle disparaît
Pour l’ancien port de Vieille-Chapelle, le véritable basculement intervient dans les années 1980. Les archives présentées par la Ville de Marseille sont particulièrement explicites : entre 1983 et 1987, les secteurs de Bonneveine et de la Vieille-Chapelle sont complètement transformés. Il reste alors encore sur place quelques pêcheurs ainsi que des plaisanciers avec leurs barques. Tous doivent quitter les lieux. Cette seconde tranche du parc balnéaire est, elle aussi, réalisée en gagnant des terrains sur la mer. Mais à Vieille-Chapelle, les conséquences sont radicales : l’anse naturelle et son petit port disparaissent sous le nouvel aménagement. Le dessin du rivage lui-même est modifié. À la place apparaissent les grandes esplanades, les pelouses et les espaces de loisirs que nous connaissons aujourd’hui. C’est donc bien davantage qu’un simple réaménagement de plage : une partie du littoral naturel de Marseille a été physiquement effacée et remplacée par un nouveau rivage artificiel.


