
Le samedi 17 octobre 2026, en marge d’une journée nationale de mobilisation « contre la vie chère », l’hypercentre de Marseille a connu des pillages d’une ampleur supérieure à celle des émeutes de 2023. Selon le premier recensement de la CCI Aix-Marseille-Provence, 500 commerces ont été touchés à Marseille, dont 317 sinistrés et pillés. La préfecture de police a fait état de 99 gardes à vue et de 118 membres des forces de l’ordre blessés. Le maire de Marseille a mis en cause le dispositif de maintien de l’ordre déployé par l’État et même évoqué des images de vidéo surveillance montrant un laisser faire délibéré des compagnies de CRS. Le 26 octobre, en visite à Marseille, Emmanuel Macron a reconnu un défaut d’anticipation.
Une semaine après le pillage, manifestation du 24 octobre 2026 à Marseille
La journée du 17 octobre 2026 s’inscrit dans un mouvement national contre la vie chère, porté notamment par des collectifs de Gilets jaunes, des organisations lycéennes et des syndicats. À Marseille, lycéens et étudiants se mobilisaient déjà depuis la fin septembre. Ce samedi-là, des cortèges ont défilé dans toute la France. Paris, Lyon, Lille, Bordeaux, Nice ou Toulon ont également connu des dégradations et des pillages.
Le déroulé de la journée
Vers 11 h, des barrages enflammés sont signalés en haut de la Canebière. Pendant une grande partie de la journée, des affrontements opposent des groupes de manifestants aux CRS, principalement sur la Canebière, tandis qu’un cortège de quelques milliers de personnes défile.
Sur le Vieux-Port, plusieurs dizaines de personnes forcent la porte de l’Hôtel de Ville et pénètrent brièvement dans son hall. Les murs sont tagués, du mobilier est endommagé et un buste de Marianne est renversé. Le groupe est dispersé en quelques minutes. Le poste de police municipale de la Canebière est lui aussi attaqué et dégradé.
Dans le même temps, de la fin de matinée jusque vers 2 h du matin, des pillages se déroulent dans le secteur compris entre la Canebière, la rue Paradis, la rue de Rome et la Préfecture, autour de la rue Saint-Ferréol. La quasi-totalité des commerces de biens du secteur sont touchés : prêt-à-porter, sport, cosmétiques, électroménager, téléphonie, comptoirs d’achat d’or et boutiques de luxe. Quelques bars et restaurants sont également touchés, dont le Café Joyeux, qui emploie des personnes en situation de handicap. Une armurerie est aussi visée.
Les entrées du Centre Bourse sont forcées en début de soirée. Les boutiques de la galerie, dont la Fnac, sont vidées, et l’intervention policière n’a lieu que vers 22 h 40. Hors du centre-ville, des pillages touchent également les Docks Village, Grand Littoral et le magasin Nike de la Valentine, ainsi que la zone commerciale de Plan de Campagne. Les Terrasses du Port, gardées par des policiers, n’ont pas été pillées.
Les chiffres officiels
Selon la préfecture de police, 434 policiers locaux et 240 CRS ont été engagés de 7 h à 1 h du matin. Deux blindés Centaure sont arrivés en renfort dès 13 h 30, puis 77 gendarmes mobiles et 75 membres des pelotons de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) à partir de 20 h. 4 000 grenades lacrymogènes ont été utilisées. Le bilan fait état de 118 membres des forces de l’ordre blessés, dont 3 hospitalisés, et de 99 gardes à vue. Selon le parquet, les violences ont donné lieu à 101 interpellations, dont 27 mineurs. Les vols avec dégradations en réunion représentent 80 % des infractions retenues.
La préfecture a estimé à plus de 30 000 le nombre de pilleurs, dont 8 000 émeutiers, au plus fort des événements. Le samedi en fin d’après-midi, le préfet avait d’abord évoqué 7 000 à 8 000 pilleurs et émeutiers. Le chiffre de 30 000 a été contesté par le maire de Marseille et par plusieurs médias. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez n’a pas souhaité le reprendre à son compte et a évoqué « quelques milliers de casseurs ».
Le 19 octobre, la CCIAMP recensait 500 commerces impactés, dont 317 sinistrés et pillés. Un commerce « impacté » est un commerce qui a subi une vitrine brisée ou des tags, sans vol de marchandises. D’autres décomptes ont circulé, comme celui d’ICI Provence qui évoquait plus de 600 commerces vandalisés. À titre de comparaison, les émeutes de fin juin 2023, après la mort de Nahel, avaient touché environ 500 commerces marseillais, dont 250 pillés. Ailleurs dans la région, on recense 15 commerces pillés à Nice, 10 à Toulon et 6 à Avignon.
La polémique sur le maintien de l’ordre
Le samedi après-midi, peu après l’intrusion dans l’Hôtel de Ville, le maire Benoît Payan (divers gauche) met en cause publiquement le dispositif de l’État. Il affirme qu’une seule compagnie de CRS était présente le matin pour toute la ville. Il dit avoir dû appeler lui-même le président de la République, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur pour obtenir des renforts. Il indique aussi avoir demandé par écrit à la préfecture de sécuriser le poste de police municipale de la Canebière, qui a été attaqué dans la journée. Selon son récit, le cordon de CRS placé devant la mairie s’est déplacé après un tir de grenades lacrymogènes, ce qui a laissé la porte d’entrée sans protection. Dans la soirée, la police municipale est déployée pour protéger des commerces.
Lors d’un point presse en fin d’après-midi, le préfet Jacques Witkowski indique avoir engagé cinq unités dès le matin, puis une unité supplémentaire arrivée vers 15 h. Il refuse de confirmer qui est à l’origine de la demande de renforts. Il décrit alors une situation non maîtrisée : « On ne fait pas de maintien d’ordre. On fait du rétablissement de l’ordre ».
Le dimanche 18 octobre, devant les commerçants, le maire déclare vouloir savoir quels ordres ont été donnés, tout en précisant qu’il ne met pas en cause la police nationale. Le lundi 19 octobre, sur France Inter, il juge la doctrine d’emploi des forces de l’ordre « inefficace ». Il s’étonne que les gaz lacrymogènes aient visé les manifestants plutôt que les pilleurs. Il conteste aussi le chiffre préfectoral de 30 000 pilleurs, en citant des policiers et des gradés qui évoqueraient plutôt 1 500 personnes, et parle de « fiasco ». Avec les maires de Paris et de Lyon, il signe une tribune dans Libération pour réclamer des explications sur la gestion du maintien de l’ordre. Il annonce également son intention d’adresser à l’État la facture des quelque 1 000 agents municipaux mobilisés.
Le 19 octobre, Emmanuel Macron refuse la démission que lui avait présentée Laurent Nuñez et lui demande de nouveaux modes d’action face aux casseurs. Le soir même, après un entretien de trois quarts d’heure avec le maire à Marseille, le ministre de l’Intérieur explique que les forces de l’ordre ont dû faire face à des violences sur 10 à 15 points simultanés, avec des groupes pouvant compter 200 personnes. Il promet un dispositif plus nombreux et plus mobile pour la mobilisation suivante. Benoît Payan déclare de son côté avoir obtenu des réponses claires.
D’autres lectures de la journée ont été avancées. Selon des syndicats de police cités par France 24, le manque d’effectifs s’explique surtout par un manque de moyens face à un mouvement d’ampleur nationale. Marsactu rappelle que les policiers marseillais étaient fortement mobilisés depuis trois semaines par le mouvement lycéen. Le député Rassemblement national des Bouches-du-Rhône Franck Allisio estime pour sa part que le cadre légal existe et que le problème relève d’un manque de volonté politique.
Les tensions entre la mairie et la préfecture se prolongent pendant la préparation du 24 octobre. Le préfet propose de suspendre les transports en commun ce jour-là, mais la mesure n’obtient pas le consensus nécessaire et les transports fonctionnent finalement. Le maire, qui dit l’avoir appris par la presse, déclare que le maintien de l’ordre ne passe pas par la privation de liberté.
Le lundi 26 octobre, Emmanuel Macron se rend à l’Hôtel de Ville de Marseille pour rencontrer le maire et des commerçants. Il reconnaît devant la presse : « On n’avait pas du tout anticipé ». Il ajoute que les forces de police n’avaient pas été dimensionnées en proportion des événements. Dans les sources consultées, les ordres donnés aux forces de l’ordre le 17 octobre, que réclamait le maire, n’avaient pas été détaillés publiquement à la date de rédaction.
Les suites
Le dimanche 18 octobre, la Fête de la Mer prévue sur la Corniche est annulée. Les commerçants, aidés par des agents municipaux, protègent leurs vitrines avec des panneaux de bois, et quelques habitants viennent nettoyer les rues. La Ville ouvre un point d’accueil à l’angle de la Canebière et de la rue Saint-Ferréol, ainsi qu’un numéro vert. Le lundi 19 octobre, les maires de la métropole remettent une nouvelle Marianne à Benoît Payan.
La Région Provence-Alpes-Côte d’Azur réactive son Fonds de solidarité commerces pillés, créé en 2023. Elle annonce une première enveloppe de 5 millions d’euros et une aide forfaitaire de 10 000 euros par commerce touché, avec la participation du Département des Bouches-du-Rhône. De son côté, la CCIAMP rouvre son guichet « Urgence Commerces » pour accompagner les commerçants dans leurs démarches.
Du 20 au 23 octobre, un couvre-feu de 22 h à 5 h est imposé aux mineurs dans les zones commerçantes du centre-ville.
Pour l’« acte II » de la mobilisation, le samedi 24 octobre, le préfet a interdit toute manifestation dans les Bouches-du-Rhône. Un seul cortège a été autorisé à titre dérogatoire à Marseille, des Réformés à la Porte d’Aix. Le couvre-feu a été étendu aux adultes de 23 h à 5 h les nuits du 24 au 25 et du 25 au 26 octobre. Les musées municipaux et le Mucem sont restés fermés ce jour-là. Le 26 octobre, Emmanuel Macron s’est rendu à Marseille, où il a reconnu que les violences du 17 octobre n’avaient pas été anticipées.


